Critique – Littérature

Notre allergie aux faits sociaux

L’histoire racontée au «je» peut procurer un double profit: celui de passer pour une analyse sociale et celui de se soustraire à la critique. Comment contester, sans insulter la personne qui le narre, un récit qui se présente comme mémoire et vécu? Comment relier cette intimité, savamment exhibée, à la réalité sociale qui relève du travail d’objectivation et de mise au jour de processus anonymes?

Reprenant la typologie de Philippe Lejeune, l’historien Enzo Traverso signale que le pacte autobiographique suppose en effet «l’identité de l’auteur, du narrateur et du personnage». Ce pacte complique l’épreuve de la vérification et l’éventuelle réfutation de ce qui est posé comme réel. Cette limite intrinsèque au genre reste toutefois sans importance si elle n’a qu’une prétention mémorielle et non pas historique. Traverso s’inquiète d’une «nouvelle forme subjectiviste d’écriture de l’histoire» et il entend «interroger les modalités de cette rencontre entre histoire et littérature, autour du “je” du chercheur».

Les antiennes de l’écriture subjectiviste ont plusieurs sources. Nous sommes quotidiennement incités au «je» dans les médias sociaux. Nos plateaux médiatiques carburent aux noms propres (marques de commerce) qui facilitent le casting et conjurent l’accident d’une parole inattendue. Les idiosyncrasies attirent les sympathies, si et seulement si elles opèrent sur le mode de la confession et se gardent de formuler une analyse qui la transcende. À tout le moins, la convention subjectiviste crédite l’analyste en proportion de son degré d’expérience. L’ennui survient, dit Traverso, lorsque cette norme perce le champ de l’historiographie et qu’elle nous place à bonne distance des anciens impératifs de l’écriture objectiviste. Pour l’illustrer, l’auteur signale que, si Léon Trotsky avait écrit l’histoire de la révolution russe en tant qu’acteur directement impliqué, jamais il n’aurait osé formuler un récit à la première personne.

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