Critique – Littérature

Le legs d’une génération sans legs

On ne lit pas Jean-Philippe Martel pour se mettre de bonne humeur.

Dans ses chroniques de la revue L’Inconvénient ou divers essais parus dans Littéraires après tout ou dans Liberté, il aimait détrousser, non sans un certain cynisme, les apories du monde lettré. Dans Comme des sentinelles (2012), nous assistions à un incroyable naufrage de doctorant en littérature, coincé dans la drogue, dans sa propre inertie, dans un monde qui ne savait pas quoi faire de lui. Chez les sublimés est plus ambitieux: là où Vincent Sylvestre constituait un «antihéros authentique», au malheur romantique et original, ici, le même tragique est distribué à toute une génération. Ou, pour être honnête, à toute une génération qui avait eu la faiblesse de croire aux promesses qu’on lui avait faites, de croire aux vertus des connaissances, des longues études, à cette société du savoir qui devait leur fournir un alibi pour entasser les lectures, les capacités critiques, l’esprit d’analyse, ce qu’on résume aujourd’hui à des compétences. Le monde va mal chez Jean-Philippe Martel: Vincent Sylvestre, après sa déroute exemplaire, se recycle maintenant au Parti québécois et doit défendre, en 2013, la charte des valeurs; Emmanuel, son frère, après avoir abandonné ses études en histoire, est rongé de l’intérieur par un mal à la fois organique et métaphorique, à la recherche d’une filiation impossible, d’un temps long qui lui fournirait une épaisseur existentielle; Thomas, l’ami de Vincent, vivote après sa thèse en lettres grâce à un contrat au service pédagogique du cégep de Sherbrooke. En vérité, l’emploi de Thomas – qui narre une grande part de cet épais roman multifocal de près de quatre cents pages – ressemble à s’y méprendre à ce que l’anthropologue David Graeber nommait une bullshit job, à savoir une job complètement inutile créée par le capitalisme tardif pour occuper le surplus de main-d’œuvre produit par notre système: «Je ne me cachais même plus derrière un document Word ou sur des sites présentables, je déroulais mon fil d’actualité sans retenue, cliquais sur des faits divers et m’offrais même le luxe de quelques vidéos. Tant d’inactivité m’a crevé.» Cette inutilité de Thomas, soulignée par son retrait de toute vie sociale, lui qui ne s’investit plus que dans un jeu virtuel de stratégie militaire, constitue sans doute la vraie crise qui gobe les personnages. Les sublimés du roman le sont dans un monde qui refuse évidemment l’idéal dont procède leur posture: les professeurs d’université, gardiens du savoir, portent des vestons trop larges, raisonnent en chefs d’entreprise; les enseignants de lettres du collège macèrent dans le cynisme ou s’accrochent à des exigences irréalistes, les confinant à jouer les réactionnaires: faire lire Clément Marot à la jeunesse, mettons. Et les autres se vendent comme ils le peuvent, cherchant dans les capsules de café, dont le choix rythme le roman, une impulsion pour la journée, quelque chose comme une raison de continuer.

On pourrait évidemment envisager que l’écriture de Jean-Philippe Martel se vautre dans cette puérilité cynique, dans ces décors de centre d’achats, ce sens incontinent qui fuit dès la sortie des études, pourquoi pas. Il me semble pourtant qu’il s’agit, par touches, moins de cynisme – ou, rendu là, de nihilisme – que d’une explication de ce processus qui casse les jambes à l’espoir. Dans ce roman, le printemps 2012 débouche sur la charte des valeurs québécoises. La démocratisation des savoirs crée un déclassement anxiogène de certaines disciplines. Les cafetières à capsule font regretter le goût authentique du vrai café infusé. De Réussir son hypermodernité, de Nicolas Langelier, au Jeu de la musique, de Stéfanie Clermont, en passant par les fictions de Thomas O. St-Pierre et de Patrick Nicol, qui versent le mal de vivre individuel dans la jarre du siècle, nous avons un genre. Celui qui pointe les idéaux déçus, certes, lesquels procèdent de filiations rompues, oui, et confinent à une vie sans but, ou à une vie bêtement comptable: «Je me définissais pas par l’argent. J’avais pas besoin de le faire: le monde s’en chargeait très bien pour moi.»

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 331 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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