Critique – Littérature

Défier la multitude

Au début de la vingtaine, je suis devenue l’aidante de ma grand-tante. Célibataire et sans enfants, le cœur malade, elle avait choisi de finir sa vie dans une résidence pour personnes âgées. Mon rôle n’était pas particulièrement prenant – il consistait à retirer de l’argent au guichet automatique, à magasiner du matériel d’artisanat et à manger de temps à autre des légumes trop cuits dans une cafétéria déprimante –, mais on m’a considérée d’un air tantôt suspicieux (elle flaire l’héritage), tantôt apitoyé (elle devrait s’acheter une vie au lieu de s’occuper d’une vieille dame). Longtemps, je n’ai pas su expliquer pourquoi j’avais choisi, si jeune, de m’investir dans ce projet. Bien sûr, je cherchais à redonner l’amour et l’affection que ma tante nous avait de tout temps offerts, à mon frère, ma sœur et moi. Mais j’ai compris au fil des ans que j’avais surtout trouvé en elle un formidable modèle: sans s’en rendre compte, elle m’avait appris qu’une femme peut donner de soi et s’accomplir de multiples manières, sans nécessairement passer par la parentalité. C’est ce qu’elle avait fait toute sa vie. Aujourd’hui, je sais qu’en tissant ce lien privilégié avec elle, je luttais à ma manière contre les injonctions au couple hétérosexuel et à l’enfantement. J’avais besoin de me projeter dans un récit différent.

Quand on aborde la non-parentalité, les modèles sont souvent absents ou silencieux. Comme l’écrit Lucie Joubert dans L’envers du landau, la non-mère, parce qu’elle se définit par la négative, est inévitablement liée à l’indicible: «On ne parle pas de ce qu’on a décidé de ne pas faire advenir.» Les femmes hétérosexuelles sans enfants doivent sans cesse se justifier, expliquer pourquoi elles ne désirent pas de vie familiale – ou n’ont pas été en mesure d’en avoir une –, mais on ne s’intéresse jamais véritablement à elles. Pour les personnes queer, la non-parentalité est présumée en raison à la fois de vieux stéréotypes et de contraintes sociales et légales, mais le choix de ne pas avoir d’enfants demeure difficile à articuler. Malgré les avancées féministes, une personne sans enfants suscite encore la surprise, l’interrogation, voire le mépris. Ou alors la pitié. Elle passerait à côté du plus important, de l’essentiel: l’amour absolu, le don de soi.

Toute initiative littéraire visant à aborder la vie quotidienne hors du grand miracle de la naissance mérite donc d’être célébrée. Le collectif Nullipares, dirigé par Claire Legendre, réunit Agathe Raybaud, Sylvie Massicotte, Brigitte Faivre-Duboz, Catherine Voyer-Léger, Hélène Charmay, Martine-Emmanuelle Lapointe, Jeanne Bovet, Camille Deslauriers et Monique Proulx, et s’attelle à l’imposante tâche de libérer leur parole. Qui sont ces marginales qui se dressent contre la «multitude écrasante»? Qu’est-ce qui existe quand les enfants n’existent pas? Entre les nombreuses parutions récentes s’intéressant à la parentalité sous toutes ses coutures (pensons entre autres exemples aux Tranchées et aux Retranchées de Fanny Britt, au collectif Dans le ventre, sous la direction d’Elsa Pépin, à Mère d’invention de Clara Dupuis-Morency ou à Un espace entre les mains d’Émilie Choquet), quelle place, quelle voix, pour les personnes qui ne prennent pas le train?

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