Critique – Littérature

Pour une psychanalyse hybridée

À l’orée du XXe siècle, Sigmund Freud construit une cartographie de l’appareil psychique qui prend sa source dans la psyché des femmes dites hystériques et leur expérience du monde. Autrement dit, il choisit d’éclairer les subjectivités hégémoniques à partir des sujets pathologisés par la médecine, dont les corps contrôlés, discriminés, enfermés, charcutés révélaient ce qui concerne tout le monde: la force du refoulement. Un siècle plus tard, la psychanalyse est d’une certaine manière mise en demeure de renouveler ce geste inaugural en reconnaissant – c’est-à-dire en accueillant dans sa théorie et sa pratique –la souffrance éprouvée par les minorités de genre, de sexe, de race dont l’existence est rendue moins vivable par ce que Judith Butler appelle une «distribution différentielle de la vulnérabilité». C’est à tout le moins une telle invitation que lance le philosophe Paul B. Preciado dans son essai Je suis un monstre qui vous parle. Rapport pour une académie de psychanalystes : «J’appelle de tous mes vœux à une mutation de la psychanalyse, à l’émergence d’une psychanalyse mutante, à la hauteur de la mutation de paradigme que nous vivons.» On repérait déjà ce souhait dans son ouvrage Testo junkie. Sexe, drogue et biopolitique (2008), où Preciado en appelait à l’émergence d’une «queeranalyse» qui «ne s’oppose pas à la psychanalyse, [mais] la dépasse en la politisant».

Preciado est célèbre pour avoir tenu une chronique dans Libération sur des enjeux sociaux et philosophiques dans laquelle il a documenté son changement de sexe. Refusant de se soumettre à la médecine, il a entrepris de s’administrer lui-même de la testostérone, faisant de son corps un site de résistance politique. En novembre 2019, invité par l’École de la cause freudienne à venir discuter lors de son congrès annuel – il s’agit de l’une des plus importantes institutions de psychanalyse dans le monde, basée à Paris –, il choisit plutôt de lire devant l’assemblée un manifeste virulent qui dénonce l’épistémologie de la psychanalyse et témoigne de son parcours, celui «d’un homme trans, d’un corps non binaire» ayant «fabriqué» une issue pour s’extraire de «la cage de la différence sexuelle». S’inspirant d’une nouvelle de Franz Kafka, Preciado se compare à Pierre le Rouge, ce singe qui, dans Rapport à une académie, se présente devant une assemblée de scientifiques pour témoigner de son devenir humain, conçu non comme une émancipation, mais comme le passage d’une cage à une autre. «J’ai appris, comme Pierre le Rouge, la langue de Freud et de Lacan, celle du patriarcat colonial, et je suis là pour m’adresser à vous», affirme-t-il. Depuis le regard de Preciado, et c’était aussi la perspective de Monique Wittig dans La pensée straight (1992), la psychanalyse est perçue comme une technique visant à produire à tout prix des positions d’«hommes» et de «femmes»; la «thérapie nécessaire pour que le sujet patriarcal-colonial continue à fonctionner malgré les coûts psychiques énormes et la violence indescriptible de ce régime». On pourrait balayer du revers de la main cette critique en se limitant à rappeler que la psychanalyse n’est pas une technique de normalisation du désir – ce que je défends par ailleurs –, mais je crois qu’il faut aussi reconnaître que, si une telle idée est reçue, c’est bien parce qu’il existe des discours navrants qui l’autorisent, à commencer par les murmures dédaigneux qui se sont élevés dans la foule ce jour-là, auxquels s’ajoutent certains propos réactionnaires tenus par des psychanalystes – en France, où est implantée une tradition psychanalytique beaucoup plus importante qu’ici – dans plusieurs lieux: médias, essais, écrits scientifiques et, aux dires de Preciado, dans l’intimité d’un cabinet où son désir de transition a été réduit au statut de fétichisme. Ces propos doivent être dénoncés.

En ce sens, je me réjouis de la réponse de psychanalystes contemporain·es qui ont accueilli honnêtement et avec bonne foi le manifeste de Preciado en intervenant rapidement dans différents médias (blogues, revues en ligne) pour signaler que l’appel avait été entendu. C’est vers elles et eux que je me tourne, celles et ceux que Preciado considère comme des «dissidents», mais qui sont en fait nombreux, nombreuses, car «la» psychanalyse n’existe pas, sauf à la réduire à une académie. Je pense à Stéphane Habib: «La psychanalyse […] telle que je la pense, la théorise, l’écris, l’enseigne, la pratique et la désire, est ce qui doit s’entendre comme accueil de ce qui arrive.» Je pense à Mathilde Girard, qui a intimé à ses collègues de «faire confiance, un peu plus confiance aux êtres humains dans leur capacité d’inventer une vie dans un monde qui a changé»: «il fallait cet événement, ce jour-là», mentionne-t-elle. Finalement, je pense à Omaïra Meseguer, qui a rappelé, avec les mots de Jacques-Alain Miller, que «l’œdipe n’est pas la solution unique au désir: c’est sa forme normalisée, et sa prison», sans toutefois réduire les positions de Preciado à une plate incompréhension théorique: «Il ne suffit pas de dire “ce n’est pas de nous” qu’il parle ou de pointer qu’il méconnaît le dernier enseignement de Lacan. […] Il a d’autres chats à fouetter.» Selon Meseguer, il faut aussi se demander – et l’écriture de ce texte s’est imposée à moi suivant une telle impulsion –: «où suis-je dans le désordre que je dénonce?»

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