Dans la forêt

L’écologie fugitive de Nemo et Cash

La forêt, dans l’histoire du marronnage, est la possibilité de la réinvention du monde.

La semaine de Hugh Ritchie, «marchand drapier», «maître tailleur d’habits», maître, recommencerait à l’aube: des rendez-vous, des commandes, un horaire chargé. C’était un dimanche, vers quatre heures du matin, et ses esclaves, Nemo et Cash, connaissaient son agenda, l’emploi du temps de sa femme, Suzanne, leurs rythmes, connaissaient aussi leurs manières, leurs réflexes, et savaient que Ritchie ne signalerait pas leur fuite tout de suite, dès le mardi – date de tombée pour l’édition hebdomadaire de la Gazette de Québec. Ils devaient y avoir pensé, l’avoir imaginé, envisagé plus d’une fois. Ils auraient jusqu’au jeudi 4 novembre 1779 avant qu’un avis de recherche ne soit publié, assez de temps pour quitter la côte de la Fabrique, sortir de la ville de Québec par le sud-ouest, rejoindre Sorel; assez de temps pour laisser des traces mais disparaître encore, poursuivre leur chemin, accélérer, ralentir, bifurquer au besoin. Ils auraient à improviser, certainement, mais l’improvisation aussi devait être anticipée, planifiée, dans le temps, dans la distance, dans ce qui les ralentirait – il avait fallu prévoir «une quantité considérable de Linge et autres bons Effets», pour changer d’allure, pour «passer», et peut-être passer l’hiver, éventuellement pour se faire un peu d’argent.

Nemo avait dû sentir tout le poids de ce regard (in)connu qui l’épiait, le vendredi 29 octobre au matin à Sorel. Un regard autorisé, un regard blanc. Il pouvait se douter, devait se douter que l’avis de recherche le situerait là, avec Cash, «là aux environs», qu’il indiquerait à qui, à Sorel, les mener en échange de «dix piastres de récompense pour chaque et les fraix remboursés». Il pouvait aussi se douter, devait se douter que les regards lourds se multiplieraient après la publication de l’avis, si Cash et lui étaient encore là pour les voir. Cash avait dû le rassurer d’abord, ou peut-être lui en vouloir par peur, ou peut-être se féliciter d’avoir anticipé ce scénario, d’avoir planifié les choses en conséquence: l’avis ne pourrait paraître avant le jeudi suivant. Puis ils avaient dû choisir pour Nemo une des «six ou sept Jupes» emportées, un des bonnets, peut-être une des «coeffes», qu’ils s’entendent ensuite sur le plan ajusté. Poursuivre? Accélérer? Ralentir? Bifurquer? Peut-être avaient-ils ri de l’échappée belle, ri d’anticipation; l’avis ne pourrait paraître avant le jeudi suivant, et il ne devait pas, à Sorel le 29 octobre au matin, leur en rester beaucoup à parcourir. Les deux savaient depuis Québec que l’évasion ne signifiait pas la liberté, que la fuite du monde ne signifiait pas la fuite hors du monde, mais au moment où l’avis de recherche paraîtrait dans la Gazette de Québec, le 4 novembre 1779, Nemo et Cash auraient peut-être atteint, par la forêt longeant la rivière Richelieu et le lac Champlain, la petite République du Vermont, dont la Constitution avait formellement aboli l’esclavage quelque deux ans plus tôt.


Les feuilles larges, caduques, devaient être tombées, mais il ne devait pas encore y avoir de neige au sol. Les chênes, bouleaux, charmes d’Amérique, hêtres, érables, tulipiers, cornouillers, mûriers qui composent les strates arborée et arbustive, touffues en été, nues en hiver, commencent sur un épais tapis de mousse, de lichen, d’herbacées. Il ne devait pas encore y avoir de neige au sol et le tapis devait être humide, par moment bruyant, craquant. Entre Québec et Sorel, entre Sorel et le Vermont, entre Québec et le Vermont, la forêt tempérée dite décidue permet la fuite mais menace les fugitifs, ou menace les fugitifs mais permet la fuite – comme les montagnes martiniquaises ou haïtiennes du marronnage, comme l’Amazonie des quilombos, comme les swamps louisianais. Les géographies de la fuite sont des rencontres paradoxales.

Philippe Néméh-Nombré est candidat au doctorat en sociologie à l’Université de Montréal et membre du comité de rédaction de la revue Liberté.

Yannick Nombré est doctorant en sciences biologiques à l’Université du Québec à Montréal. Les auteurs remercient Webster pour la reproduction de l’archive.

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