Dans la forêt

La serre et le pit

Apprendre à vivre en forêt, c’est cultiver la patience et l’observation. De la clairière au couvert, inventaire des rencontres humaines, animales et végétales.

— T’es dans ta jungle? Eille, ça pousse!

Bien assis sur son quatre-roues, tel un centaure, la bedaine noire de soleil, Roch interpelle Amélie-Anne. Il arrête le moteur. Elle répond:

— Oui! T’en prendras, han, les tomates commencent à mûrir.

— Ah, tu sais que j’suis pas un grand fan de légumes…

La scène se déroule «à la serre» ou «dans le pit », selon le point de vue. Ce terrain vague, sur un fond de sable fin, est bordé à l’ouest par le ruisseau, celui qui part du système de marais à castors en haut de la montagne, et descend en un canyon creusé dans le roc à l’ère glacière, pour se perdre dans les lacs plus au sud, dans la vallée de la Gatineau – pays ancestral des Kichisipirinis. À l’est, une montagne avec une forêt de feuillus accrochée à ses parois: chênes blancs, hêtres, érables, bouleaux. Au nord, la forêt encore jusqu’au lointain Témiscamingue, faite surtout de conifères: belles grosses pruches, sapins baumiers, épinettes blanches, épinettes noires, thuyas, genévriers. Mais c’est surtout le domaine du grand pin blanc, celui-là qui abrite symboliquement la Confédération haudenosaunee, et celui-là aussi que les aventuriers-entrepreneurs européens qui ont «ouvert» le front de colonisation outaouais ont exploité jusqu’à la lie.

La serre / le pit, c’est une éclaircie insérée dans un chapelet indéfini d’éclaircies: on vit en pleine forêt. C’est nous qui nous y invitons, nous n’en sommes pas «entourées». Quelques habitations distribuées de manière un peu hasardeuse le long d’un chemin d’arrière-pays, une route de gravelle, forment un hameau sans nom où tout le monde se connaît à peu près.

La vie ici est faite de relations pas forcément choisies, qui sont plutôt l’œuvre de la contingence, avec laquelle on doit composer. Humains et non-humains vivent de manière contiguë et au gré des saisons, des rencontres, des parcours. Ils brouillent à coups de gestes la frontière entre le sauvage et le domestique, le voisinage et l’amitié, les humains et les animaux, la jeunesse et la vieillesse, le soin et les intempéries.

Dalie Giroux est professeure et auteure, elle enseigne la théorie politique à l’Université d’Ottawa depuis 2003. Elle vient de publier, chez Mémoire d’encrier, L’œil du maître: figures de l’imaginaire colonial québécois. Elle dirige la collection «Terrains vagues» aux Presses de l’Université de Montréal.

Amélie-Anne Mailhot est chercheuse postdoctorale à l’UQAM. Ses recherches portent sur les pratiques de subsistance et de soin qui agissent à rebours des utilisations extractives et coloniales des territoires et de leurs habitant·es.

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