Dans la forêt

Nitassinan

Transmission du savoir et bière frette, montagne brûlée juste d’un côté, castor à la moutarde, longues traversées en ski-doo sur le lac gelé, et la beauté immense du pays ancestral.

— Va me chercher une branche de tremble, ou de bouleau si tu en trouves pas. Ça va être notre appât pour le castor. C’est ses deux essences préférées. Prends juste un petit morceau pour que ça entre dans le piège. Pis aussi, j’ai besoin d’une perche de six ou sept pieds, du diamètre qui entre dans les trous du piège.

C’est Jean-Luc qui me demande ça. On est sur son territoire familial du Nitassinan, à deux cents kilomètres de la communauté innue de Pessamit. Le soleil sur la neige nous fait plisser les yeux.

— Prends la hache, là; moi, je prends l’autre et je vais creuser le trou pendant ce temps-là.

Pour prendre un castor, on doit trouver sa hutte et creuser un trou dans la glace, devant sa porte, qui est sous l’eau. J’aime tellement ça être utile et aider à faire ça. Enfin, je me sens bien. Passer la journée dehors, au frette, faire de quoi qui a du sens. Tout est là. Je me sens privilégiée. Jean-Luc est souvent, presque tout le temps, à son camp, à faire des runs. C’est un gardien du territoire. Il observe comment les espèces animales, surtout le caribou forestier, se portent dans le coin. Il aime ça et, en plus, c’est sa job. Je lui apporte l’appât et la perche que j’ai coupés.

— Tu vois, ici, le castor a tout ce qu’il a besoin. Tu regardes autour, tu peux voir tout ça: des arbres rongés, des branches de sa nourriture qui dépassent de l’eau. Là, il est dans sa hutte. Il sort pas de là de l’hiver.

Je l’écoute, je lui pose des questions. Je fais partie de ceux et celles qui essaient de se réapproprier l’innu-aitun: la culture innue. Être dans le bois et apprendre à bien utiliser la forêt, c’est la façon que j’ai trouvée pour me décoloniser, déconstruire les normes qui me forgent depuis l’école primaire. C’est dur à accepter, mais, oui, toute mon éducation, même si je l’ai reçue dans une communauté autochtone, était teintée de néolibéralisme et de capitalisme, comme celle de tout Québécois, mais également d’un racisme qui s’est subtilement immiscé en moi, contre ma propre culture, contre les miens, sans même que je m’en aperçoive, par des commentaires anodins et récurrents. Maintenant, je veux voir la valeur des choses avec les yeux de mon peuple, qui s’appelle Innu: «être humain». La seule valeur qui compte, je ne sais l’appeler autrement que Nitassinan ou, simplement, la nature.

Marie-Andrée Gill est Pekuakamishkueu. Elle est autrice, poète, animatrice de balados et collaboratrice à l’émission de radio Plus on est de fous, plus on lit!. Elle a terminé un mémoire de maîtrise portant sur la décolonisation par l’écriture de l’intime. Elle milite pour les droits environnementaux et autochtones. Son travail et sa posture artistiques lui ont valu le titre d’artiste de l’année au Saguenay–Lac-Saint-Jean en 2020.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 331 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!