Dans la forêt

Dans la forêt, monde psychédélique

Entretien avec Eduardo Kohn

Anthropologue en Amazonie, Eduardo Kohn appréhende la forêt comme un vaste univers expressif avec lequel nous sommes continuellement en relation. Liberté l’a rencontré.

La forêt marque notre imaginaire, elle fascine, inspire, mais on envisage rarement la forêt en tant qu’espace de relations, en tant que système de pensée dans lequel l’humain s’inscrit sans y régner, sans y imposer ses formes de représentation et sa rationalité. C’est ce formidable exercice de décentrement qu’a proposé l’anthropologue Eduardo Kohn dans son ouvrage Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l’humain, paru en anglais en 2013 et traduit en français en 2017. Ce livre est avant tout le fruit d’une enquête ambitieuse, menée par Kohn auprès de la communauté Runa, dans le Haut Amazone équatorien; une immersion patiente et ouverte dans un monde qui force à voir d’un autre œil les propriétés du vivant, à envisager la forêt comme une écologie complexe où interagissent des êtres humains et non humains.

Liberté — Pouvez-vous nous présenter la démarche qui vous a mené à Comment pensent les forêts? Comment ce projet s’inscrit-il dans l’anthropologie contemporaine?

Eduardo KohnComment pensent les forêts est un projet d’anthropologie classique, adoptant une méthode dite ethnographique, qui stipule essentiellement: allez quelque part, immergez-vous et observez ce qui se passe, puis réfléchissez, écrivez à partir de ces observations. Cette démarche intègre aussi l’objet implicite de la recherche anthropologique, soit de chercher à comprendre ce que cela signifie d’être humain et à définir la place de l’humain dans le monde. Cela rejoint la question plus large posée par la pensée occidentale moderne, qui culmine le plus souvent par la construction d’une séparation entre les humains et le reste du monde. Pensons par exemple à la vision mécaniste du monde de Descartes, qui dit: nous faisons partie d’un tout mécaniquement organisé, mais nous avons une âme et cela nous distingue, cela nous donne des attributs divins. Ou alors à Kant, qui propose qu’il soit possible de comprendre le monde grâce à la science, mais restreint la connaissance de l’humain à la façon dont nous-mêmes percevons le monde, limitant d’autant l’horizon de la question anthropologique. Il y a eu cependant des idées révolutionnaires qui ont permis de défier cette limite. Quelqu’un comme Franz Boas (1858-1942), par exemple, qui a dit que ce qui distingue l’humain est sa façon particulière de penser à travers le langage; les humains, dit-il, instituent des systèmes de représentation et de signification qui produisent la culture. À l’époque, cette idée était révolutionnaire, car elle nous a permis de réfuter l’application indue à l’humain de certaines catégories issues des sciences naturelles pour catégoriser les espèces non humaines, à savoir la question de la «race» – qui postule à tort que certaines personnes et certains peuples sont naturellement inférieurs à d’autres. Chez Boas, il s’agissait d’une contestation radicale. Boas était un immigrant allemand aux États-Unis, il combattait l’eugénisme et il s’opposait aux politiques migratoires arbitraires. Il combinait la biologie et les sciences sociales pour montrer que les différences entre les peuples ne sont pas le produit de la nature, mais de la culture et de l’environnement.

Tout cela pour dire que l’idée voulant que les humains produisent le sens de façon distincte à travers le langage a eu une fonction politique bien réelle. Cela a poussé à dissocier les humains du reste du monde vivant – et cette dissociation a été renforcée par le cloisonnement des disciplines universitaires, avec, d’un côté, les sciences naturelles, qui étudient la nature, et, de l’autre, les sciences sociales, qui étudient la «non-nature», l’humain. Or la propension des humains à ignorer leur connexion au reste du monde a engendré un problème majeur dont nous subissons aujourd’hui les conséquences, à savoir la crise climatique – j’y reviendrai plus tard. Pour ce qui est de l’anthropologie que je pratique, elle est ethnographique, et propose d’écouter le monde qui nous entoure. Elle cherche également à s’affranchir de la tendance de la discipline anthropologique à se focaliser sur ce qui distingue l’humain du reste du vivant au lieu d’inscrire l’humain dans le monde.

J’ai choisi de camper mon travail en Amazonie équatorienne, auprès de la communauté Runa, d’abord pour des raisons personnelles. Une fois là-bas, j’ai vite remarqué que les gens avec qui je voulais faire mon travail ethnographique, les gens que je voulais apprendre à écouter, ne s’écoutaient pas seulement entre eux, mais écoutaient aussi les différents êtres qui habitent leur environnement – la faune et la flore. Avant de me lancer dans l’étude ethnographique, j’ai donc dû revoir ma compréhension de ce que cela veut dire d’être humain et de ce que cela signifie de faire de l’anthropologie. Tout à coup, je me suis concentré dans mon travail à documenter les multiples façons d’habiter le monde, les multiples façons d’être au monde. Je me suis mis à observer attentivement comment les peuples de l’Amazone déchiffrent les sons d’oiseaux, utilisent leurs rêves pour comprendre les esprits de la forêt, écoutent les animaux, lisent les pistes au sol et conçoivent les animaux comme des êtres à part entière, comme des personnes. Leur champ social est en ce sens bien plus vaste que le monde humain. Lorsque je suivais les Runa, j’ai constaté que le monde dans lequel ils vivent est un vaste univers communicatif, expressif. Ils pratiquent en un sens une «écologie des soi»; une écologie où les humains inter­agissent avec des êtres non humains pourvus de subjectivité et qui, au sens philosophique, doivent donc être appréhendés comme des sujets davantage que des objets; des êtres qui sont plus proches du «je» que du «cela».

Durant mon enquête, j’ai aussi pu voir que les gens avec qui je vivais avaient construit toute une métaphysique autour du pronom «je». Le mystère entourant ce que cela signifie de dire «je», d’être un «soi», ce qui façonne l’unité du «soi» et comment cela n’est pas exactement délimité par les humains, tout cela est devenu la question phare de mon travail. Cela m’a forcé à repenser beaucoup de choses, y compris ce que «penser» signifie. Et j’ai choisi d’embrasser cette nouvelle perspective, car l’anthropologie tend souvent à postuler que nous sommes les seuls êtres pensants, puisque nous sommes Homo sapiens. Désormais, je crois que «penser» signifie en fait quelque chose de beaucoup plus large, et que la pensée humaine s’inscrit dans une écologie pensante plus vaste – une écologie de la pensée qui s’est révélée à moi alors que je visitais l’un des écosystèmes les plus denses au monde.

Aurélie Lanctôt et Philippe Néméh-Nombré font partie du comité de rédaction de Liberté.

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