Essai libre

Habiter l’école, y sortir de soi

À celles et ceux qui reprochent à l’école son manque d’ambition émancipatrice, que répond un professeur qui reconnaît la justesse de cette critique, sans renier que c’est l’école qui l’a fondé?

Je ne sais à quel moment l’école a pris la place de la maison, comme mon principal habitat. Lieu où je passe l’essentiel de mes heures éveillées depuis plus de quarante ans; carrefour d’amitiés, de rivalités, de parentés nouvelles, déformant par son microcosme ce que je peux entrevoir de la société élargie; espace de déambulation, d’affects, de plages de basse intensité, puis de dépense joyeuse d’énergie intellectuelle. Cela a dû arriver très tôt, d’autant plus que j’étais préparé, conditionné, tout fin prêt pour aimer l’école; ma mère, maîtresse d’école de rang, infatigable lectrice, avait transformé l’école en objet de désir avant que je n’aie cinq ans.

l existe pour chacun certaines choses qui développèrent en lui des habitudes plus durables que toutes les autres. Au contact de ces choses se formèrent les aptitudes qui déterminèrent son existence. Pour moi, ces aptitudes furent la lecture et l’écriture, de sorte que rien de ce qui m’échut dans ces jeunes années n’éveille en moi une si grande nostalgie que la boîte de lecture. (Walter Benjamin)

Mon étui à crayons constamment menacé d’amaigrissement, les dizaines de duo-tangs et de cartables aux feuilles chiffonnées, semées à tout vent, mon pupitre et son territoire en orbite plus ou moins lointaine autour du bureau de la maîtresse, la bibliothèque de la classe: tous ces objets, toute cette matière brillaient d’une splendide intellectualité à mes yeux d’enfant. Je la ressens plus vivement que jamais, en ces jours de confinement où l’école s’est radicalement dématérialisée, s’est «sublimée», comme on dit en chimie pour décrire le passage subit de l’état solide à l’état gazeux. Numérisée, l’école. Plus possible d’y habiter. Ne se sont repliés hors d’elle, en désordre, envahissant les espaces quotidiens de la maison, que quelques gestes: ouvrir un livre, un écran d’ordinateur, écrire au clavier, annoter des textes, des copies. Volatilisée, la classe comme rassemblement de corps, coprésence dans un espace commun. Cette disparition est douloureuse pour tout·e écolier·ère, tout·e étudiant·e, même quand on s’imaginait, avant, détester l’école, mais elle l’est plus encore pour les professeur·es. Quand l’agrégation due au hasard des corps dans la classe se transforme en «groupe», en collectivité pourvue de traits communs (parfois imaginairement), quand surgit la possibilité du commun, dût-il y avoir quelques réfractaires, le ou la professeur·e peut estimer que quelque chose s’est produit et qu’ille y a été pour quelque chose. Ne plus pouvoir habiter l’école, c’est perdre cette forme de collectivité, cette transformation de soi par socialisation.

Michel Lacroix est professeur d’études littéraires à l’UQAM et membre de l’équipe de rédaction de la Vie littéraire au Québec, projet de recherche fondé sur une radicale interrogation du canon de la littérature québécoise.

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