Tête-à-tête

Catherine Ocelot et Sophie Bédard Marcotte

Comme des archéologues

Certaines œuvres, de façon mystérieuse, nous interpellent plus que d’autres; elles entrent en dialogue avec nous, puis finissent par se déposer, comme des couches de sédiments, et se mêler à la matière même de ce que nous sommes. À travers ses projets de bande dessinée, Catherine Ocelot s’est souvent intéressée à ces dialogues, ceux que l’on tient avec soi-même et avec les autres, mais aussi ceux que l’on peut avoir avec les œuvres d’art, ce qu’elle met en scène avec humour et intelligence dans son dernier livre, La vie d’artiste.

C’est dans le cadre de sa résidence à la Cinémathèque québécoise qu’elle a découvert le premier film de Sophie Bédard Marcotte, Claire l’hiver, puis, dernièrement, L.A. Tea Time. Dans ces deux films, la cinéaste parle avec finesse et humour d’amitié, de travail, de ses doutes, mais surtout de démarche artistique. La curiosité pour l’autre, l’exploration et la mise en scène de son propre cheminement sont aussi au cœur de la démarche de Catherine Ocelot, comme si, bien que les deux artistes s’expriment à travers des médiums différents, il existait une parenté entre leurs univers.

En mars dernier, le Festival BD de Montréal et le Cinéma Moderne ont proposé à Catherine Ocelot de présenter un film de Sophie Bédard Marcotte, et de faire suivre la projection d’une discussion sur leur travail. Mais, quelques jours avant l’événement, la pandémie s’est installée, et tout a été annulé. Déçues, elles ont cherché d’autres façons de maintenir cette rencontre; nous les avons invitées à la réaliser ici, dans les pages de Liberté, où elles font connaissance pour la première fois.

Catherine Ocelot — C’est une première, pour moi, de rencontrer quelqu’un en public, mais dans une revue…

Sophie Bédard Marcotte — Veux-tu que… Pour briser la glace, je pourrais peut-être te raconter mon rêve?

CO — Bonne idée.

SBM — J’écrivais tranquillement ce texte quand, tout à coup, quelqu’un s’est mis à rire très fort. J’étais seule à mon bureau, la voix semblait venir de mon écran; j’avais peur. Après un long moment de confusion, la voix m’a expliqué qu’elle était «le patron» de la revue Liberté, qu’il allait m’accompagner en direct dans l’écriture de mon texte. Le patron avait toute une grille de pointage, mais je me souviens surtout des cases «engagement social», «pertinence» et «lutte». «Lutte», Catherine!

CO — Seigneur.

SBM — Je n’ai jamais eu l’inconscient très subtil. J’ai parfois de légères craintes qui refont surface quant à la question de la légitimité, habituellement ça m’arrive quand je vais dans des festivals documentaires, par exemple, et que mon film est le moins militant du lot.

CO — Je te comprends, ces questions m’habitent beaucoup moi aussi. Dans le livre que je suis en train de terminer, je pensais avoir un commentaire engagé en parlant des plantes; elles s’infiltraient partout, je les traitais comme des humains. C’était une façon de dire que nous appartenons aussi à la nature, que toutes les vies sont précieuses, que les regarder et les soigner allait nous sauver. Je superposais la fragilité et la beauté de la nature à la nôtre… Ce n’était peut-être pas le discours le plus militant et le plus complexe, mais je voulais dire quelque chose sur la vie et la douceur, créer ce petit espace chez les lecteurs, je me sentais sur une bonne piste! Puis la pandémie est arrivée, et tout le monde s’est mis à acheter des ficus, des cactus et des fougères, à les regarder et à les prendre en photo. Les plantes sont devenues LE sujet. Je n’avais pas envie de me joindre à une chorale. J’ai presque tout jeté, il ne me reste que quelques images…

SBM — J’avais un projet de film sur les forêts, quelque chose sur la relation entre les arbres. Savais-tu que les arbres sont solidaires, et pas en compétition pour leurs besoins (le soleil, l’eau, les minéraux) comme on l’a longtemps cru? En tout cas j’y repense encore parfois, à cette idée, mais j’ai l’impression qu’elle risque de subir un sort similaire à tes plantes…

CO — C’est vrai que les forêts sont à la mode…

SBM — Qu’est-ce qu’il te reste de ton prochain livre, maintenant que tu as jeté les plantes?

CO — De sa forme originale, pas grand-chose. Il y a deux ans, j’ai commencé à travailler sur cette bande dessinée avec le désir de parler de l’amitié. Au fur et à mesure que le travail avançait, le thème de la solitude s’est ajouté… mes histoires se sont transformées, j’ai passé plusieurs mois un peu perdue dans ces idées pour finalement me rendre compte, en discutant avec mon éditeur, que je parlais de la santé, du corps en lien avec la parole. C’était partout dans mes histoires, ça sautait aux yeux! Comment j’avais pu ne pas le voir avant? Mon livre s’appelle Symptômes.

SBM — Est-ce que tu fais un lien entre l’amitié, ton sujet de départ, et la santé?

CO — Oui, absolument! Le livre fait des liens entre les relations, la solitude et la santé. C’est un sujet qui m’intéresse depuis longtemps… Il y a plusieurs années, j’étais tombée sur un article qui parlait des impacts physiques des contacts sociaux négatifs. Par «contacts négatifs», on n’entendait pas de véritables relations toxiques, faciles à identifier, mais plutôt des conversations un peu stériles. Des soirées où, par exemple, les gens bloquent la conversation en se faisant «l’avocat du diable», où l’affrontement prime sur l’écoute et la communication, où les idées circulent peu, ou mal. On vit tous ces moments-là… Des échanges que l’on traîne avec nous bien après qu’ils ont eu lieu, comme des petits boulets. L’étude mesurait l’impact de ces interactions sur le corps. Sans surprise, on voit que le stress qu’elles génèrent favorise la sécrétion de certaines hormones (notamment le cortisol, si ma mémoire est bonne) qui perdurent dans l’organisme pendant plusieurs jours. Or, sachant qu’à long terme, ces hormones ont des conséquences sur le système immunitaire, sur le cerveau, sur la santé, la question qui me vient à l’esprit, c’est: combien de soupers désagréables avant d’avoir le cancer?

Je me questionne aussi sur les images qu’on utilise pour illustrer nos problèmes: «en avoir gros sur le cœur», «le poids du monde sur les épaules», «je ne le digère pas». Je suis intriguée par nos façons de décrire nos maux, que je ne trouve pas anodines. On sait à quel point les mots peuvent faire mal. Quelle est la puissance de ces expressions? Ou, à l’inverse, naissent-elles d’un dialogue entre notre corps et notre inconscient? Est-ce que je devrais m’inquiéter de la santé physique d’une amie qui me dit qu’elle se fait «du mauvais sang depuis deux mois»? La somatisation, l’effet placebo, les troubles de conversion, la neuropsychanalyse, je trouve tout ça passionnant. Qu’est-ce que ça veut dire, «écouter son cœur»? J’ai l’impression que cette expression est si juste, mais j’aimerais savoir d’où elle vient, exactement. Connais-tu le syndrome de Takotsubo? C’est un syndrome qui présente des symptômes similaires à ceux d’une crise du cœur, et qui survient après un choc émotif, comme une rupture amoureuse. On l’appelle le «syndrome du cœur brisé», qui, lorsque mal diagnostiqué, peut être fatal.

Originaire de Québec, Catherine Ocelot habite Montréal depuis de nombreuses années. Elle a travaillé comme directrice artistique à Radio-Canada avant de se lancer à son compte en tant que dessinatrice et animatrice graphique. Elle a également étudié l’enseignement des arts visuels et l’art-thérapie. Aujourd’hui, elle se consacre principalement à ses projets de bande dessinée, de dessin et d’animation. On lui doit, entre autres, Talk-show (Mécanique Générale, 2016) et La vie d’artiste (Mécanique Générale, 2018), qui lui a valu le prix Bédélys 2019. Symptômes, son quatrième livre, paraîtra chez Pow Pow à la fin 2021.

Sophie Bédard Marcotte est une cinéaste montréalaise qui brouille les pistes entre essai documentaire et (auto)fiction. Son approche intimiste, dans laquelle elle se met en scène, laisse une grande place aux détours et à l’aventure. Ses deux longs-métrages, Claire l’hiver et L.A. Tea Time, ont été présentés dans de nombreux festivals. Son prochain film, en production à l’Office national du film, s’intéresse aux roches et à la recherche de sens.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 331 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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