Solitaires endurcis

La bibliothèque de Robert Lévesque, c’est bien connu, est infinie – et nous trouvons plaisir à l’inviter, chaque numéro, à en déballer une petite part.

Nous les solitaires… J’écris ces mots – nous les solitaires – en me disant que, s’il y a un caractère qui se refuse au grégarisme – à joindre le moindre nous – c’est bien lui, l’individu que l’absence de compagnie ne dérange guère, le type qui ne souffre pas d’être seul, à qui un confinement ne cause pas de souci, qui choisit, comme l’écrivit Montaigne, de «se séquestrer et se reprendre à soi-même», c’est-à-dire reprendre possession de soi quand tout dans la vie tend à le déposséder; ainsi son bonheur ne tient qu’à lui, non aux autres, il ne faut pas «assujettir notre bonheur au pouvoir des autres».

Montaigne va loin, peut-être ironise-t-il lorsqu’il cite, à l’appui de ses vues sur la solitude, les exemples de philosophes grecs d’avant Jésus-Christ qui, l’un, Stilpon, selon Sénèque qui le rapporte dans ses Lettres à Lucilius, garde un visage sans effroi après l’incendie de sa ville où il a perdu femme, enfants et biens, disant à qui le plaint qu’il n’a laissé «rien qui fût sien», et l’autre, Antisthène, qui, selon Diogène (pas le cynique au tonneau mais un autre, Laërce, moins fameux), affirme que «l’homme ne doit se pourvoir que de provisions capables de flotter sur l’eau et qui puissent en nageant échapper avec lui au naufrage »…

L’homme (ou la femme, c’est tout comme, c’est tout vu) doit se réserver «une arrière-boutique toute sienne, toute libre», disait le Bordelais en son siècle seizième, lui qui traversa une pandémie, se retira de la vie publique à trente-huit ans et se réfugia dans sa tour-bibliothèque avec le souvenir de cinq de ses six enfants morts en bas âge et celui de son ami Étienne, «le plus doux, le plus cher», mort à trente-deux ans: «C’est là, écrit-il, qu’il faut tenir notre habituel entretien de nous avec nous-mêmes, parler et rire comme si nous étions sans femme, sans enfants, sans biens, sans suite et sans valets, afin que, lorsqu’il nous arrivera de les perdre, ce ne soit pas une situation nouvelle que de nous en passer.»

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