Drôle de nature

La journaliste et traductrice Véronique Dassas observe l’Italie, où elle vit, et renvoie à Montréal, où elle a longtemps vécu, un écho à la fois personnel et politique.

La mort… ce n’est pas elle qui tue, c’est une aiguille une fouine, un jus d’herbe une épine

— Annamaria De Pietro, Rettangoli in cerca di un pi greco, 2014

Un jour, dans quelque temps, quand nous serons tous morts,
Sur ce qui s’est passé, sur ce grand coup du sort,
Sur ce coup de Jarnac de la dame nature,
On écrira des pages, on glosera encore.

Vous, chercheurs du passé, qui avez consacré
Tant d’heures et tant de peine à vos folles lubies,
Lisant grec et latin, dans tant de manuscrits
Pour pouvoir tout comprendre et pour nous raconter
Les ravages, les malheurs, et puis les thérapies
Que l’humain inventa contre les maladies
Vous en seriez, je crois, tous fous de jalousie.

Mais avant de pâlir, au bord de la syncope,
Pensez plutôt un peu à toutes ces chroniques,
À tous ces grands amas de savants périodiques
Qu’ils devront feuilleter, passer au microscope,
Ces chercheurs de demain aujourd’hui au berceau,
Ou qui naîtront au cœur de l’ère du Verseau.

Tout ça pour pas grand-chose, car enfin on le sait,
Peu importent les faits, l’enquête, les données,
L’important est de vendre, des infos, de l’angoisse,
Tout ce que vous voudrez, chacun pour sa paroisse,
Pourvu que cela donne au commun des mortels
Le sentiment, si vain, de saisir le réel.

Ils concluront sans doute, faut pas leur en vouloir,
Qu’on nous a pris, vraiment, un peu tous pour des poires
Ou qu’avant de mourir dans les bras du virus,
Ou tous intoxiqués par le vaccin des Russes,
Ou par la propagande,
Nous étions déjà prêts, consentants, complaisants,
À abdiquer de tout, du bon sens, de l’espoir,
De l’idée du commun, d’un usage du monde
Plus alerte, moins morose,
D’une couleur ajoutée au rêve d’une chose.


Plus d’un an après le premier confinement, nous sommes encore assignés à résidence. Ici, au nord de l’Italie d’où j’écris, le ton est grave dans la presse, au téléphone avec les amis. Graves aussi les regards des rares passantes que l’on croise sur la place ou dans les rues.

On parle de vaccin, d’effets secondaires, de doses promises et jamais arrivées, de rendez-vous, on discute de l’ordre des vaccinations, comme à Montréal, comme partout. Le vaccin, il est sur toutes les lèvres faute de se trouver pour l’heure dans tous les dispensaires, comme en Europe ou au Québec. On parle aussi des furbetti, des «petits malins», de ceux qui sont arrivés à se faire vacciner avant tout le monde, des chefs d’entreprises du milieu pharmaceutique, des élus locaux. Un classique. Les Italiens s’accusent souvent d’incivilité et certains ont à cœur de démontrer qu’ils sont capables du contraire. Alors, il y a aussi ce journaliste, disant sobrement à la fin de son émission de grande écoute qu’il ne voyait pas pourquoi les journalistes seraient prioritaires et que lui se ferait vacciner avec sa classe d’âge.

Les médecins exténués sortent encore masqués de leurs salles de soins, gardant cachés leurs cernes et leurs pâles sourires pour donner de mauvaises nouvelles aux journaux télévisés. Variants divers, davantage de patients jeunes en réanimation, des courbes de contagion élevées et stables, et encore des morts, trop de morts. Les établissements de santé sont de nouveau au bord de la saturation et les souvenirs du chaos de 2020 bien trop vifs pour qu’on ne tire pas la sonnette d’alarme. Plus d’expérience, plus d’organisation, des mesures strictes, mais le virus est toujours là… mutant, montrant une capacité d’adaptation qui serait enthousiasmante si elle n’était pas aussi mortifère.

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