Art vivant ou avarié?

Réflexion sur l’obéissance et la résignation du monde des arts en temps de pandémie

Voilà bientôt un an que nous sommes en pandémie, coupés des arts vivants. Nous sommes segmentés, isolés, privés du sang qui nous innerve, de cette rencontre vibrante avec le public, mais aussi avec la collectivité des artistes; celle qui se rassemble autour d’une table de salle de répétition, debout dans l’espace, et celle que nous croisons, informellement, en allant voir un spectacle, un film, une exposition, un concert.

Pendant les premiers mois de ce lock-out, j’ai été révoltée par le discours ambiant, empreint de paternalisme et d’infantilisation, et qui a fini – était-ce le but? – par susciter angoisse du futur, peur et soumission. J’ai été révoltée par l’absence de logique, même sanitaire, qui a poussé à fermer les musées, mais à ouvrir les IKEA; interdit la fréquentation des théâtres, mais pas celle des Costco, même amputés de leurs sections «non essentielles».

Au fait, essentiel, ça veut dire quoi et pour qui? Ce qui est essentiel à messieurs Legault et Arruda? À la ministre de la Culture, qui, depuis un an, brille par son absence? À l’électeur qu’on veut flatter ou récupérer? Aux grandes chaînes du commerce américain?

Depuis un an, le silence de mon milieu me surprend et m’accable. Je nous sens aliénés, ligotés par la PCU (plus généreuse que le cachet moyen des artisans), par les subventions spéciales accordées aux compagnies pour nous maintenir sous respirateur artificiel.

Pour un certain nombre d’entre nous, il est vrai que la pandémie n’a pas changé grand-chose. Des centaines d’interprètes et d’artisans travaillent sur des plateaux de tournage, enregistrent des voix, des doublages, des publicités. Le fait d’avoir ce privilège, celui de travailler, d’exercer son métier en dépit des circonstances, peut déclencher du plaisir et de la reconnaissance chez certains, mais aussi une certaine culpabilité qui incite au silence, alors que tant d’autres doivent se réinventer en pointant chez Home Depot, en conduisant des camions, en abandonnant un métier auquel ils ont consacré leur vie.

Nous n’avons pas réagi publiquement aux inepties et à la paresse de l’Union des artistes, que seule la survie de l’industrie télévisuelle semble préoccuper, à l’unisson avec notre premier ministre et notre ministre de la Culture. Nous n’avons pas réagi quand les fictions tournées en mode «pandémie» ont continué à montrer des visages démasqués, comme si la pandémie ne changeait aucunement la façon de faire de l’art ou de le représenter.

Nous n’avons pas non plus pipé mot lorsqu’une grande partie des interprètes et des concepteurs n’ont pas été rémunérés pour les représentations annulées au printemps dernier, et ce, même par les nombreuses institutions culturelles et compagnies de production qui avaient pourtant les moyens de le faire, qui ont reçu de l’argent pour cela et qui, par ailleurs, continuent de rémunérer leur personnel permanent même s’il ne se passe absolument rien sur le plan artistique.

Nous avons été «dociles», nous avons fait beaucoup d’efforts. Nous avons obéi aux consignes quand les salles se sont réouvertes et nous nous sommes tus quand elles ont été à nouveau fermées.

Nous avons accepté de jouer, quand on nous le permettait, pour des assemblées disséminées, tronquées et masquées.

Nous nous sommes réunis sur Zoom et nous avons travaillé à distance.

Nous avons filmé des performances, diffusé des Facebook Live, nous avons réalisé des balados, des entrevues, des adaptations d’œuvres pour le petit écran. Nous nous sommes pliés aux diktats du Conseil des arts du Canada qui sait toujours mieux que nous ce qui est bon pour nous.

Roméo Castellucci, grand créateur italien, qui n’est pas le plus compromis des artistes, j’en conviens, écrit, au sujet de l’art en temps de pandémie: «Toute tentative de théâtre à distance est vouée à l’échec! Le théâtre est par définition “présence”, c’est l’art dangereux. Si tu le filmes avec une caméra, ça devient autre chose. Il n’y a pas d’autres possibilités. La seule possibilité est d’attendre, de le faire de manière clandestine.»

Et de fait, malgré toutes les belles tentatives pour montrer le théâtre à l’écran, malgré les commentaires enthousiastes publiés sur les réseaux sociaux qui rappellent – et oui, c’est juste – combien c’est formidable d’avoir accès à des œuvres à la maison, quand on n’a aucune chance de les voir en vrai, par éloignement géographique ou manque de moyens financiers , je demeure encore moins convaincue qu’auparavant par le soi-disant «renouvellement» des arts vivants à l’ère numérique. Le théâtre filmé, c’est intéressant dans une perspective documentaire, pour témoigner d’une expérience. Mais rien ne remplace le bruissement d’une salle où nous nous rassemblons, bien tassés, pour écouter le souffle et la voix des interprètes, pour écouter le silence ou le vacarme des textes, pour se faire déranger par des œuvres qui soulèvent des questions qu’on préférerait ignorer; pour interroger l’ordre établi, le consensus social, le politique.

Nous avons, depuis un an, fait «comme si», en réinventant le principe même du jeu. Nous jouons à faire semblant qu’on va jouer, un jour, peut-être. Nous échafaudons des projets qui tombent à l’eau, des tournées qui s’annulent les unes après les autres, nous reportons de mois en mois les dates de première, jusqu’aux calendes grecques. Nous continuons à mettre des œuvres en chantier, à répéter comme si de rien n’était, masqués, lunettés, à distance, parfois dirigés sur Zoom, nous réglons des éclairages, des intensités de son, ajustons les costumes pour des œuvres qui ne seront probablement jamais montrées, ou dans un avenir improbable.

Répéter sans savoir quand on va jouer est une violence pour les interprètes. Ça ne marche pas, le corps rechigne, les mots n’entrent ni dans le cerveau ni dans le corps. Pour les metteurs en scène, il y a cette impression tenace de diriger dans un scaphandrier, sous l’eau, comme s’il s’installait une surdité, une absence au temps réel. Sans échéance précise, nous perdons notre élan, comme des chevaux de course qu’on veut forcer à avancer, mais qui voient bien que la piste sur laquelle ils doivent courir est défoncée et inutilisable.

Mais non; nous acceptons silencieusement les modalités qui amputent notre travail de sa liberté nécessaire et fondamentale, celle-là même qui le constitue, en fait la force et la vitalité. Dans les conditions actuelles, peut-on encore parler de travail artistique, d’art vivant, quand ses fondements, son essence, sont à ce point ébranlés, altérés, défigurés?

Puisque nous nous plions à tout, nous masquons notre silence et la honte qu’il provoque en nous réfugiant dans un comportement de «poule pas de tête». Nous nous jetons à corps perdu dans la fuite en avant, l’optimisme béat ou le déni. Jamais le «ça va bien aller» n’a été aussi expressif que chez les artistes et artisans de la scène qui ont été réduits à se réjouir de pouvoir être ensemble malgré tout; de pouvoir jouer devant des salles vides ou évidées, y compris de contenu, et de transformer un spectacle en lecture digeste ou en performance filmée. Nous manifestons une confiance, un espoir contre vents et marées, qu’on s’en sortira, que tout reviendra comme avant, avec des salles pleines, un art percutant et un public en folie.

Si les manifestations de cet optimisme et de cet espoir sont émouvantes, peut-être devrions-nous reconnaître qu’elles sont surtout les symptômes de notre docilité et de notre peur de la révolte; notre crainte de nous tenir debout et de devoir en payer le prix, plus tard. Ce sont des indices de notre démission, de notre compromission; de notre honte.

Catherine Bourgeois, qui dirige la compagnie Joe, Jack et John, soulignait l’autre jour qu’à force de report, les trois prochaines saisons théâtrales sont déjà pleines: «On répète pour fabriquer des spectacles et congeler notre travail. Ensuite, on fera tous la queue devant le micro-ondes pour décongeler et servir chaud.»

Cette phrase soulève des questions importantes pour l’avenir des arts vivants, lorsque tous seront vaccinés et sauvés de la COVID-19 autant que de Netflix: que va-t-il nous arriver quand nous allons décongeler les spectacles préparés durant la pandémie? Qui allons-nous laisser choisir les spectacles qui seront réchauffés et ceux qui resteront au congélateur jusqu’à péremption? Et le public, lui, sera-t-il décongelé à petit feu?

Allons-nous, un peu comme dans Les visiteurs, entrer avec une culture arriérée dans une ère nouvelle, aseptisée et encore plus réglementée?

Mais surtout, est-ce que cela aura encore un sens, une pertinence, dans une société post-pandémie (si une telle société voit réellement le jour), de présenter des œuvres créées sous surveillance, sous normes sanitaires, sous couvre-feu? Allons-nous vraiment présenter ces spectacles façonnés en confinement, conçus dans des conditions qui en modifient tellement l’essence qu’ils sont d’ores et déjà avariés?


Une version abrégée de ce texte a été lue lors de l’édition du mercredi 17 mars 2021 de l’émission Plus on est de fous, plus on lit, sur les ondes d’ICI Première. Retrouvez le segment ici