Critique – Littérature

Paradoxes d’une patrie imaginaire

Pierre Gélinas est un oublié de notre littérature. Son adhésion au Parti communiste, à l’époque de la «loi du cadenas», le relègue en marge du milieu littéraire, malgré le prix du Cercle du livre de France obtenu pour son premier roman, Les vivants, les morts et les autres. Incapable de se trouver du travail après avoir quitté le Parti, Gélinas conclut sans doute, comme le narrateur de L’or des Indes, qu’il n’y a «de salut que dans la fuite». Il s’envole pour Trinité-et-Tobago en 1959, où il s’aventure dans un projet d’import-export qui lui inspire l’écriture de ce deuxième roman. Sa mise à l’écart se mue en amnésie durable; une situation injustifiée à laquelle les éditions Alias tentent de remédier en rééditant L’or des Indes, près de soixante ans après sa parution initiale, en 1962.

De Bidonville, une favela dont les portes n’ont pas d’adresse, aux clubs privés où l’opulence se donne en spectacle, en passant par un combat de coqs et la jungle féérique, L’or des Indes fait le portrait d’un pays excessif, tout en contrastes. Ses diverses strates sociales et culturelles, héritées d’un passé colonial complexe, se côtoient sans s’interpénétrer, selon des codes en mouvance qu’il faut maîtriser pour tirer son épingle du jeu. La ségrégation régit les quartiers, les professions, les loisirs. Les «bébés blonds, déjà, connaissent les deux couleurs fondamentales qui partagent le genre humain», pendant que, «sous le soleil des Blancs, les Noirs portent le masque – mais le masque seulement – de la servilité».

C’est là un système qui favorise le narrateur – on devine qu’il s’agit de l’alter ego fictif de Gélinas – du simple fait de sa couleur de peau. Refusant de se sentir coupable, il adopte une posture distanciée, jugeant que les opprimés doivent lutter eux-mêmes pour leur affranchissement. Cela ne l’empêche pas d’avoir une conscience vive de ses privilèges, et c’est non sans dégoût qu’il dépeint la société de riches créoles et d’expatriés se la jouant grands-ducs; il compare leurs clubs «for Whites only» à de «tristes mausolées», préservant le cadavre du régime colonial.

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