Critique – Littérature

Traduire la Caraïbe et l’Amérique depuis Montréal

Entretien avec Hugh Hazelton

Hugh Hazelton est arrivé à Montréal il y a plusieurs décennies, et il n’a de cesse, depuis, de travailler à décloisonner les cultures montréalaises en les faisant dialoguer avec le reste du continent, comme traducteur (d’abord de l’espagnol vers l’anglais, pour ensuite intégrer le français et le portugais) et professeur de traduction à l’Université Concordia. Il a collaboré abondamment à la revue Ruptures dans les années 1990 et est depuis treize ans l’animateur principal des soirées de poésie multilingues Lapalabrava. Il est un passeur de la Caraïbe au Québec. Nous l’avons rencontré pour explorer ses expériences de traduction et la place qu’occupe Haïti dans ces réseaux d’échanges multilingues.

Liberté — Comment se sont faits vos premiers contacts avec les littératures caribéennes?

Hugh Hazelton — J’ai pratiqué et enseigné la traduction de l’espagnol vers l’anglais à Concordia. Outre Porto Rico, Cuba est le seul pays hispanophone de la Caraïbe et l’île occupe une position particulière en raison de sa trajectoire politique. La communauté latino-américaine de Montréal a été, traditionnellement, très politisée. Quand on avait des lectures de poésie, il y avait plein de Latino-Américains de gauche qui dénonçaient les régimes militaires. La présence de poètes cubains qui attaquaient Castro créait des vagues. Ils étaient peu populaires auprès des autres écrivains. Ma collègue Catherine Vallejo, spécialiste de la littérature cubaine, a invité la directrice de la Casa de las Américas à Concordia plusieurs fois, ce qui m’a permis d’aller à Cuba pour donner une conférence. La connexion était riche. Puis, un numéro de Ruptures sur les Antilles a ouvert beaucoup de portes. À traduire des auteurs de la Caraïbe, j’en ai beaucoup appris sur l’histoire, l’esclavage, le marronnage, les connexions entre les pays, au-delà des langues. Chaque île étant un monde propre, mais connecté. Ça m’a permis de traduire en anglais Vétiver, de Joël Des Rosiers, un auteur montréalais d’origine haïtienne. Lorsque j’ai fait avec Gary Geddes l’anthologie Compañeros, en 1990, consacrée aux œuvres des écrivains latino-américains au Canada, il nous a semblé nécessaire d’inclure les auteurs caribéens, notamment les Haïtiens. J’ai passé deux ans à faire des recherches sur des écrivains haïtiens, des écrivains d’ailleurs dans les Caraïbes, qui vivaient ici, qui avaient écrit sur l’Amérique latine, souvent pour montrer des affinités transnationales. La plupart des Haïtiens disent que Montréal est le plus grand centre de pensée intellectuelle hors Haïti. Il y a beaucoup plus d’immigrants haïtiens aux États-Unis et il y a bien des Haïtiens qui vivent en France, mais le groupe le plus important en ce qui concerne les intellectuels, c’est à Montréal.

Vous avez fait partie, avec la revue Ruptures, de quelques-unes de ces tentatives visant à faire rayonner, à partir de Montréal, une pensée qui met en contact les Caraïbes, notamment Haïti, avec le reste des Amériques. Il y a d’abord eu la revue Dérives, dirigée par Jean Jonassaint, qui cherchait à mettre le Québec en dialogue et en rapport avec ce qu’on nommait alors le tiers-monde, entre autres les Caraïbes. Dans la revue Ruptures, c’était par la traduction que le travail de liaison était effectué. Le projet de la revue consistait à publier des poèmes et des nouvelles d’écrivains des Amériques dans leur langue maternelle et de les traduire dans les trois autres langues coloniales des Amériques. Donc, si le texte était en français, il était traduit en anglais, en espagnol et en portugais. Que permettait un tel projet?

Edgard Gousse était l’animateur principal de la revue. Il était un Haïtien installé à Montréal. Il allait chaque année au festival de poésie de Santiago de Cuba. Il connaissait donc presque tous les grands auteurs cubains. C’était une merveilleuse porte d’entrée pour faire dialoguer les littératures. Ça émanait des échanges caribéens et du constat des échanges entre Haïti et Cuba. Montréal, ville entre les langues, permettait de faire écho à ces échanges en passant par des traducteurs des quatre langues des Amériques. La revue a fait connaître aux lecteurs québécois plein d’écrivains des Amériques. J’ai fait beaucoup de traductions littéraires, ce qui a été excellent pour ma carrière – un véritable bain dans la pratique qui m’a ouvert la porte de l’enseignement à Concordia –, mais ça l’a surtout été pour ma connaissance de la littérature du continent. J’ai fait de nombreuses découvertes, entre autres autour du néo-baroque. J’ai vu l’interaction entre la littérature en espagnol et en français dans les Antilles. Il y a un réel va-et-vient. Le néo-baroque d’Alejo Carpentier est marqué par les auteurs haïtiens qu’il a lus. Il est allé à Haïti dans les années 1940, intéressé par la culture afro-cubaine, et il a écrit El reino de este mundo, sur la révolution haïtienne.

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