Dossier

«Un archipel fait d’îles isolées et reliées»

Entretien avec Romain Cruse

Des Caraïbes, il est plus facile de prendre l’avion pour Paris ou Londres que de rejoindre certains endroits de l’archipel. Le géographe Romain Cruse étudie ce qui unit et divise la culture caribéenne.

Avec Géographie populaire de la Caraïbe, publié en 2014, Romain Cruse, géographe, enseignant, dégage les caractéristiques de la région, et montre la continuité culturelle de cet archipel et la nécessité d’arpenter cet espace pour aller à la rencontre de ceux qui le font. Géographie de la marche, du déplacement, de l’écoute, l’essai de Cruse évoque le marronnage, la créolisation, la musique, la littérature, non pas pour figer le récit de la Caraïbe, mais pour nouer des rencontres entre des espaces, des langues, des manières de vivre qui sont structurées autour de mêmes enjeux. Nous avons voulu le rencontrer pour explorer les chemins entre ces îles.

Liberté — L’image de la Caraïbe est facile à faire surgir: une île, une plage, de la musique, un cocktail à base de rhum, du plantain. Le cliché est à portée de main. Mais il est beaucoup plus difficile de cerner l’histoire de cette région ou d’en comprendre les caractéristiques. Pour y arriver, il importe de pouvoir délimiter, géographiquement, ce qu’est la Caraïbe. Pour commencer, est-ce la même chose que les Antilles?

Romain Cruse — L’enjeu de nommer est toujours significatif. Tout le monde n’est pas d’accord sur les mots. Par exemple, les Antilles ont une signification très différente en Martinique et dans une autre île, la Jamaïque par exemple, où le terme n’est même pas employé, ou encore dans des cercles universitaires. C’est la même question pour toutes les régions; ça paraît évident de définir l’Europe ou l’Asie, mais quand on regarde plus en détail où mettre les frontières, ce n’est plus si simple. Ce l’est dans le cas de l’Amérique, parce que c’est une grande île au milieu de la mer; ça se complique pour la Caraïbe. Il y a une partie subjective derrière cette définition; de l’extérieur, qu’est-ce qu’on appelle la Caraïbe, puis, de l’intérieur, qui se sent caribéen? Les universitaires caribéens ont défini plusieurs cercles concentriques. La définition la plus restreinte inclut les îles de la Caraïbe, depuis Trinidad jusqu’à Cuba et aux Bahamas – ce qui laisse les Bermudes en dehors. La question des îles d’Amérique centrale, qui sont dans la mer des Caraïbes, mais liées à l’Amérique centrale, demeure ouverte. Cette définition serait celle de la Caraïbe insulaire. Ensuite, vous avez des définitions plus culturelles ou plus historiques que géographiques. Par exemple, la Caraïbe serait cette région du monde qui a connu la culture de la canne à sucre, l’esclavage, etc. Auquel cas, on intègre le bassin caribéen et on déborde même de la région caraïbe. C’est ce qui m’avait amené, il y a quelques années, à demander à mes étudiants, dans les différents endroits où j’ai travaillé: «Comment définissez-vous la Caraïbe? Êtes-vous dedans, êtes-vous en dehors?» J’avais posé la question en Martinique, en Guyane, au Suriname, à Trinidad, en Jamaïque.

Les étudiants en question se sentaient-ils tous appartenir à la Caraïbe?

Pas forcément, non. En Martinique, ce qui revenait le plus souvent dans ces échanges, c’était qu’ils se considéraient comme des Antilles, sous-entendu des Antilles françaises, et que la Caraïbe, en fait, c’était ailleurs pour eux. Les Antilles, pour eux, c’est cette zone entre l’Europe et la Caraïbe. Ils ne sont pas Français ni Européens, et en même temps, ils ne sont pas Caribéens; ils voyagent dans la Caraïbe.

La Caraïbe, pour les étudiants martiniquais, ce seraient donc les îles dont les habitants parlent d’autres langues, l’anglais, l’espagnol, le néerlandais?

Jusqu’ici, on apprenait en Martinique que le créole, c’était le créole des Antilles, et que les autres, ils parlaient anglais ou espagnol. Pourtant, l’anglais et l’espagnol de la Caraïbe se sont aussi créolisés. Cette frontière est de plus en plus floue, elle s’estompe, mais elle est quand même toujours là.

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