Dossier

Une promenade sur mer

La traversée du vaudou, de l’Afrique aux Amériques.

Elle serait apparue à bord d’un esquif, à l’endroit où le bayou Saint-Jean rejoint le lac Pontchartrain, sous les hourras de quelque trois cents personnes arrivées du Faubourg Marigny ou bien du canal Carondelet, celui qui relie La Nouvelle-Orléans à la mer par le nord. On ne l’avait pas vue depuis neuf jours, et elle serait apparue en chantant, la prêtresse, la reine, Marie Laveau, «Mamzelle Marie». «Mamzelle Marie, chauffez ça»; on dit qu’il y aurait ensuite eu un très grand feu, sur lequel auraient bouilli dans un très grand chaudron quelques poudres de différentes couleurs, un serpent noir, un coq noir, un chat probablement noir, salés, poivrés. À minuit, toute la congrégation se serait dévêtue pour plonger dans le lac, en serait ressortie pour danser, chanter, manger gumbo et jambalaya avant le sermon et la bénédiction de la prêtresse, la reine, Marie Laveau. «C’est l’amour, oui, Maman, c’est l’amour.» Puis, le jour se serait levé.

D’immenses orgies, criait la presse louisianaise. Les cérémonies vaudou comme celle du 23 juin 1872 à l’embouchure du bayou Saint-Jean, comme celles aussi qu’organisait plus tôt Marie Laveau chez elle rue St. Ann, étaient décrites comme d’immenses orgies se tenant principalement entre femmes, se tenant principalement entre femmes noires et de couleur. En 1869, le Commercial Bulletin écrivait: «Danses de minuit, baignade et festin, parmi d’autres plaisirs moins innocents, font du début de l’été le moment des orgies sans restriction pour les Noir·es.» Au moment où Marie Laveau apparaît à bord d’un esquif, il y a bientôt soixante-dix ans que le vaudou est arrivé à La Nouvelle-Orléans, à bord des mêmes bateaux que les dix mille Haïtien·nes qui auront fait doubler la population de la ville. Il y a bientôt soixante-dix ans que les autorités néo-orléanaises craignent et répriment ce qu’elles décrivent comme ayant un potentiel révolutionnaire, ces métonymies de la résistance radicale aux assemblages raciaux, sexuels, religieux, scientifiques et environnementaux en place. Bientôt soixante-dix ans que ces espaces de transgression rejouent, ébranlent, imaginent, recréent les possibles. Soixante-dix ans que «c’est l’amour, oui, Maman, c’est l’amour».


Les notices répertoriant les navires négriers indiquent généralement le nom du navire, l’année de son départ, le nombre de morts au sein de l’équipage, le nom du capitaine, l’armateur, la date et le port de départ, les escales, les sites de traite, le nombre d’esclaves, le nombre d’esclaves morts, le lieu de vente, la date et le port de retour en Europe, la durée de l’expédition. Les notices indiquent, cataloguent la transformation des existences quittant l’Afrique en chair noire fongible, degré zéro de conceptualisation sociale, absence de position subjective, extérieur du répertoire des affaires intrahumaines. Elles déploient dans l’espace l’abjection noire à partir de la cale du navire vers le Nouveau Monde, la suivent dans son mouvement, dans l’espace de circulation géographique, culturelle, politique et spirituelle de ce que Paul Gilroy appellera l’Atlantique noir. En les cachant, en les recouvrant, elles indiquent aussi, peut-être, certaines résistances, les plus tangibles: pour le Duc de Bourbon quittant Ouidah en direction de la Martinique, «12 morts à Juda [Ouidah] (c); 19 pendant la traversée (b)». Ce que les notices n’indiquent pas, en revanche, ce qu’elles ne laissent pas non plus deviner, sinon imaginer, c’est ce qui, dans les turbulences de la mer, se forme et se reforme en résistance à la violence et en excès de son archive.

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