Dossier

Un truc de bonne femme. Écrire

Elles sont une armée écrivante, et elles résistent aux ravages du genre et de l’histoire.

Après quinze ans passés à arpenter le petit monde de la littérature en Martinique, je suis toujours frappée par l’abondante place que les femmes y tiennent, tout en demeurant formellement écartées d’un panthéon littéraire accaparé par des hommes de plus de cinquante ans. Notre peuple, qui a porté parmi les plus grands auteurs francophones du XXe siècle (Césaire, Glissant, Zobel, Chamoiseau, pour ne citer qu’eux), a toujours accordé aux écrivains une place privilégiée dans la sphère publique et glorifié fièrement leur art, applaudi leur renommée, comme on porte à bout de bras l’enfant prodige de la famille. Dans les quinze premières années de ma vie, j’ai admiré ces hommes-là, moi aussi, tant et si bien que j’ai caressé très tôt le désir d’entrer dans ce panthéon, de construire cette renommée, l’audace et, disons-le, l’ambition de devenir un jour une autrice à la hauteur de mes illustres prédécesseurs.

Il a fallu attendre mes quinze ans pour que je comprenne que j’étais une femme. C’était au Salon du livre de Pointe-à-Pitre, lors d’une séance de dédicace où, assise aux côtés du fantasque monument René Depestre, j’ai rencontré des femmes exceptionnelles telles qu’Emmelie Prophète. Un visiteur surpris par ma présence dans cette noble assemblée m’a alors demandé ce que je vendais. Je lui ai présenté mon roman, lui ai dit que j’étais écrivaine. «Écrivaine, m’a-t-il répondu. Ah, c’est votre hobby!», avant de passer son chemin avec un sourire tendre, et de se tourner d’un air sérieux vers un jeune poète, une étoile en devenir: James Noël.

Ce premier souvenir m’a ouvert les yeux, et cette rumeur m’a ensuite accompagnée tout au long de ma carrière d’autrice martiniquaise. Comme la Guadeloupe, la Martinique est encore aujourd’hui un caillou de l’empire français, une île à sucre si bien placée dans la Caraïbe qu’on ne saurait raisonnablement s’en séparer. Un bout de la cinquième puissance mondiale donc, où un tiers de la population vit pourtant sous le seuil de pauvreté. Un monde où l’histoire bout, où derrière la douceur du paradis murmurent en fracas les insomnies de l’enfer.

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