Dossier

Territoires de l’imaginaire

Quelques préceptes pour une histoire de la Caraïbe.

Plus d’un a dû se poser la même question: comment définir ces territoires de la Caraïbe? Cette région comprend, outre un chapelet d’îles allant de Trinidad aux Bahamas, la façade côtière des pays, de la Floride à la Guyane française, en passant par le Mexique, l’Amérique centrale, la Colombie, le Venezuela, le Suriname et le Guyana. Le monde caraïbe, c’est à la fois Curaçao, les îles Caïmans et Puerto Limón, au Costa Rica, aussi jamaïcaine que Port Antonio; et comment ne pas inclure Margarita, au Venezuela, San Andrés, en Colombie, ou encore le Belize, en Amérique centrale? La Caraïbe n’a pas un territoire délimité, sa frontière est mouvante et, aujourd’hui, comme le soulignait George Manning, ses frontières se retrouvent sur l’Eastern Parkway à New York ou encore sur l’avenue Victoria à Montréal. Cette région s’accommode aussi de plusieurs noms imposés par les pouvoirs coloniaux, Indes occidentales, West Indies, Caraïbes, Antilles, bien que dans la mémoire des peuples subsistent encore les noms autochtones: Ayiti, Quisqueya, Borinquen. Il nous semble donc nécessaire de retourner dans le passé, vers les siècles écoulés depuis la conquête de ce Nouveau Monde par les Européens et l’effondrement des sociétés autochtones. Il sera en effet intéressant de nous placer de l’autre côté du miroir pour comprendre la région, du côté de ce que l’on pourrait appeler l’envers de l’histoire; du côté de ces histoires morcelées, plurielles, fragmentées.

On a eu trop tendance à appréhender «la Caraïbe» sur le mode de l’exotisme, de la douceur de vivre, en oubliant qu’elle est aussi une terre de douleurs. La Caraïbe, c’est d’abord la conquête par les Espagnols de ces territoires mal nommés, Indias Occidentales, et l’extermination des Autochtones, préfigurant, en quelque sorte, le sort du Mexique et de l’Empire inca. La conquête du Nouveau Monde a bouleversé la géographie des îles et du nouveau continent. Si les Espagnols sont présents dès le XVe siècle, il faut attendre le XVIIe, et surtout le XVIIIe siècle, pour qu’une présence définitive des Anglais, des Français et des Hollandais y soit assurée. Ainsi, un événement survenant en Martinique ou à la Guadeloupe au XVIIe siècle n’arrivera à Saint-Domingue qu’au XVIIIe siècle et à Cuba au XIXe siècle.

Il nous faut donc remettre en question cette histoire coloniale, qui débuterait avec la conquête et la colonisation par les empires européens. S’attarder à l’envers de l’histoire, c’est se pencher sur l’histoire des vaincus, l’histoire des Taïnos et des Caraïbes exterminés par la maladie, les guerres et le travail forcé, mais dont de petites communautés subsistent dans des réduits de la Dominique ou de Saint-Vincent. Il faut surtout s’intéresser à l’autre histoire, celle des populations africaines déportées qui, au bout de quelques siècles, ont su créer dans cette région une culture avec des traits communs. Ici, nulle possibilité de retourner à un passé imaginaire. Les populations de la région sont des déracinées et tout s’inscrit dans le domaine du mélange, de la relation entre des identités contraires. Ici, on entend encore le murmure des femmes, des laissés-pour-compte, des révoltés qui ont su résister à la violence de l’esclavage, à la déportation, «au passage du milieu» qui, dans le commerce triangulaire – Europe, Afrique, Amérique –, s’appliquait au transport des esclaves.

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