Dossier

Une inquiétante familiarité

Présentation du dossier

Elles sont face au vent, à quelques jets de pierre de la mer, dans un lieu perdu, presque un dépotoir ou parfois un dépotoir. Vêtues de blanc et d’un peu de rouge, par-ci par-là, elles récitent ce qui semble être des prières. L’une d’entre elles tient un coq.

C’est à Cuba. Ces femmes ont sûrement des adresses, des enfants, des amants. Je suis une touriste. Elles n’ont rien à me montrer et je les regarde pourtant. Je ne pense à rien sinon au fait que je suis privilégiée. Moi, au bord de l’océan Atlantique, qui prends au vol une cérémonie vaudou de femmes cubaines. J’aurais pu être leur sœur, leur cousine. Je suis peut-être, pour de vrai, une de leurs cousines lointaines. Je suis originaire d’Haïti et cette ancienne perle des Antilles où habitaient des Autochtones a été transformée en île esclavagiste. De toute façon, l’humanité des personnes capturées sur le continent subsaharien à l’époque du commerce triangulaire était d’emblée annulée, on ne tenait pas compte de leurs liens familiaux. On les embarquait comme on charge des boîtes de déménagement, ce qui est encore une belle image.

C’est difficile de ressembler à des personnes et de ne pas les comprendre, de ne pas parler leur langue et de ne pas savoir ce qu’elles mangent souvent le soir. C’est une distance trompeuse, une familiarité effrayante. À la fois très claire et en même temps invisible. Je pourrais être de toutes les Caraïbes si je parlais l’espagnol et l’anglais comme on les parle dans ce ventre des Amériques. Je serais tour à tour Cubaine, Grenadienne ou Jamaïcaine, c’est selon. Un peu plus loin sur le continent, hors des Caraïbes, au Brésil, on ne me croit pas quand je dis que je ne suis pas Brésilienne. On rit de moi. Les mêmes bateaux y ont accosté. La Caraïbe est pulpeuse.

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