Essai libre

La mémoire du spoken word

Par Rinaldo Walcott (Traduit de l’anglais par Philippe Néméh-Nombré)

Héritages de l’esclavage, pensées et praxis de liberté, colonialité et décolonialité, diasporas noires, esthétiques et poétiques, ontologie euromoderne, cultures caribéennes, sexualités et théorie queer, critique et littérature, présences et absences noires au Canada; il en manque, il en manque beaucoup, mais la courte liste témoigne déjà de la portée. Si elle est à peu près absente des espaces francophones, la réflexion séditieuse et fine, sensible et dure de Rinaldo Walcott contribue de façon incontournable à la pensée noire des vingt dernières années – à la pensée noire canadienne, à la pensée culturelle caribéenne, mais aussi, intimités afrodiasporiques obligent, à la pensée noire plurielle. Walcott est lecteur, héritier, interlocuteur de Dionne Brand, de Frantz Fanon, de Marlon Riggs, de Sylvia Wynter, de Kamau Brathwaite, de Christina Sharpe, de M. NourbeSe Philip, de Soul II Soul, de Katherine McKittrick, de Maestro Fresh Wes. Depuis Black Like Who?: Writing Black Canada, son premier livre publié en 1997, et à la veille de la parution d’un autre intitulé The Long Emancipation, prévue pour avril 2021, on ne compte plus les interventions décisives de Walcott, qui défient les frontières disciplinaires et s’inscrivent dans l’espace précis de ce que l’on pourrait appeler une poétique radicale noire.

L’essai de Rinaldo Walcott traduit ici a été écrit à l’occasion du trentième anniversaire de la mort de Bob Marley, en 2011; à partir des promesses de l’héritage de Marley, à partir des promesses qui semblaient alors s’épeler dans les secousses de la crise financière mondiale et du Printemps arabe, à partir des promesses qui peuvent encore nous apprendre beaucoup de choses… L’année 2021 marque le quarantième anniversaire de la mort de Bob Marley; elle sera aussi une année de secousses renouvelées. La traduction est un geste politique; celle-ci l’est d’autant plus.

Le mois de mai 2011 marque le trentième anniversaire de la mort de Bob Marley. Marley, superstar jamaïcaine du reggae d’envergure internationale, incarne les désirs de libération afrodiasporiques et africains d’après les années 1960. Sa musique et ses gestes ont contribué à unir l’Afrique et sa diaspora; Marley chantait la chute de Babylone, un chant à la fois anti-impérialiste et critique de la déception postcoloniale. La musique de Marley, en un mot, en appelait à une nouvelle révolution mondiale, à une reconfiguration du monde, dans laquelle l’Afrique et les populations afrodiasporiques joueraient un rôle central. On pourrait même avancer que la musique de Marley, particulièrement à travers des chansons comme Redemption Song et War, envisage la libération de l’Afrique et des populations afrodiasporiques comme l’épicentre d’une libération mondiale. Cette musique lançait un appel radical à la révolution. Après la mort de Marley, la déception postcoloniale est devenue encore plus évidente dans les dynamiques géopolitiques des régions du monde intimement visées par sa musique.

Pourtant, au printemps 2011, alors même qu’on commémore la vie et l’héritage de Marley, la révolution est à nouveau dans l’air, presque partout. Du Moyen-Orient à l’Afrique du Nord, de la Grèce à la Grande-Bretagne, en passant par l’État du Wisconsin aux États-Unis, des vibrations révolutionnaires se font sentir. Alors que le capitalisme nous plonge à nouveau dans une crise profonde, révolte et révolution s’esquissent à l’horizon. Dans Les damnés de la terre, Frantz Fanon, analysant la condition et les relations économiques coloniales au moment où s’articulent un mouvement, un État et une condition anticoloniale, pose un diagnostic prophétique:

Il se trouve que peu de pays réalisent les conditions exigées par les trusts et monopoles. Aussi, les capitaux, privés de débouchés sûrs, restent-ils bloqués en Europe et s’immobilisent. Ils s’immobilisent d’autant plus que les capitalistes se refusent à investir sur leur propre territoire. La rentabilité dans ce cas est en effet dérisoire et le contrôle fiscal désespère les plus audacieux. La situation est à long terme catastrophique. Les capitaux ne circulent plus ou voient leur circulation considérablement diminuée. […] Malgré les sommes énormes englouties dans les dépenses militaires, le capitalisme international est aux abois.

Les mots de Fanon résonnent dans les crises qu’affrontent présentement la Grèce, l’Espagne ou n’importe quelle ville européenne. Les principales caractéristiques des soulèvements actuels au Moyen-Orient et en Amérique du Nord correspondent aussi au diagnostic posé par Fanon relativement à la circulation et à l’immobilisation du capital (post)colonial, ainsi qu’à la façon dont ce capital produit du désespoir. Fanon approfondit ensuite sa critique de l’hégémonie du capital colonial en examinant le rôle que les colonisé·es et les ex-colonisé·es peuvent jouer dans la libération mondiale. Il propose, toujours dans les Damnés de la terre, l’articulation d’un possible «nouvel humanisme»:

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