Entretien

Yohayna Hernández

Dans les coulisses du musée de la révolution

Dramaturge et intellectuelle cubaine, Yohayna Hernández s’intéresse aux rapports entre l’expérience et le langage. Avant de s’installer au Québec, il y a quelques années, elle a été critique d’art, enseignante et éditrice à La Havane. Depuis Montréal, où elle développe sa pratique dramaturgique auprès d’artistes locaux, elle demeure active au sein de projets et de laboratoires créatifs à Cuba et ailleurs en Amérique du Sud, en particulier au sein d’Osikan, un collectif de recherche et de création.

Au printemps 2019, Granma: Trombones de La Havane, du metteur en scène suisse Stefan Kaegi et de la compagnie allemande Rimini Protokoll, était présenté au Festival TransAmériques. Sur scène, quatre jeunes Cubains, Milagro Alvarez Leliebre, Daniel Cruces-Pérez, Diana Osumy Sainz et Christian Paneque Moreda, incarnent l’héritage de la révolution tel que légué par leurs grands-parents. Ils relaient et réinterprètent à leur manière l’aventure castriste dans un exercice de transmission qui, une fois disséqué, donne à voir les contradictions et les frictions générationnelles, souvent tues.

Dramaturge du spectacle, Yohayna Hernández s’est entretenue avec l’écrivain et journaliste Frédérick Lavoie, auteur d’Avant l’après. Voyages à Cuba avec George Orwell. En observateur aguerri des dynamiques culturelles et politiques cubaines, Frédérick Lavoie prend comme point de départ le spectacle pour lancer une conversation éclairée sur la frontière entre idéologie et résistance, et plus particulièrement sur le rôle et la condition de l’artiste dans la société cubaine.

Liberté — Yohayna, tu as accompagné Stefan Kaegi durant ses recherches préliminaires pour choisir les quatre personnages, qui ne sont pas joués par des acteurs professionnels mais par de jeunes Cubains, qui seraient au cœur de son spectacle sur l’héritage de la révolution. Pourrais-tu nous parler un peu des défis que représentaient ces rencontres, pour un metteur en scène européen, et le fait de réussir à monter un projet visant à expliquer Cuba?

Yohayna Hernández — Le projet de Stefan Kaegi à Cuba répondait à une demande très particulière. Stefan est venu à La Havane pour travailler avec le Laboratoire scénique d’expérimentation sociale (LEES) dans le cadre d’une résidence nommée Documenta Sur. Le LEES est un espace porté par de jeunes artistes cubains qui travaillent à la périphérie du système subventionné du théâtre et qui s’intéressent au croisement des langages: performances, arts vivants, théâtre documentaire, etc. Il faut dire qu’on n’a pas à Cuba, sur nos scènes, cette tradition du théâtre documentaire. La majorité du théâtre qui se fait au pays est un théâtre de la représentation, de metteur en scène, de textes dramatiques et de dramaturgie de l’acteur. Cependant, depuis peu, il y a de jeunes artistes qui explorent un langage situé entre la fiction et le réel. On avait donc choisi Stefan parce que l’on connaissait, à distance, l’esthétique de sa compagnie Rimini Protokoll. Notre idée initiale était de faire une résidence qui permettrait à ces jeunes créateurs d’accompagner un projet de théâtre documentaire conçu par un créateur internationalement reconnu, du processus de recherche à la présentation.

Stefan est arrivé à Cuba à un moment où beaucoup d’autres sont arrivés, où il y avait une impression d’ouverture de l’île: Obama, les Rolling Stones, la compagnie Coco Chanel. De l’extérieur, les gens pensaient que ce serait le moment du grand changement, de «la transition vers la démocratie». Stefan est arrivé avec l’idée de faire un musée de la révolution au moment de cette transition. Ça a été son point de départ, le premier désir dont il nous a fait part.

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