Éditorial

De l’air!

Lorsque ce numéro arrivera entre vos mains, cela fera un an que nous vivons sous le joug de cette pandémie dont on ne voit toujours pas le bout. Voilà une année entière que nous ne vivons qu’à moitié, terré·es dans l’exiguïté de nos maisons. Au cours des derniers mois, nous avons été contraint·es de renégocier la frontière entre le travail et la vie domestique. Nous avons dû inventer toutes sortes de stratégies pour supporter un quotidien devenu à la fois trop vide et trop plein, apprivoiser l’angoisse et l’ennui, et apprendre à vivre sans la joie de se trouver entre ami·es. Et bien sûr, un trop grand nombre d’entre nous ont été endeuillé·es par la maladie.

Quant à la réponse politique à la pandémie au Québec, c’est sans grande surprise qu’elle s’est davantage concentrée sur le contrôle social et la surveillance que sur la solidarité et la défense des droits démocratiques des citoyen·nes. Mais doit-on s’étonner que ce gouvernement n’ait su qu’affirmer la primauté de la famille nucléaire – harmonieuse et sécuritaire, cela va de soi, qui vit dans une maison spacieuse et jouit d’un revenu stable et confortable? Bien sûr que non. Bien avant mars dernier, nous pouvions nous douter qu’en temps de crise, la solidarité serait consentie avant tout à celles et ceux qui se conforment grosso modo à l’idée caquiste de la vie bonne. Pour les autres – les étudiants, les artistes, les familles éclatées, choisies, queer, les femmes et les enfants violenté·es, les personnes seules, pauvres, sans emploi – il resterait l’ordre de marcher droit et de prendre son mal en patience. Nous traversons une période bien sombre, en somme, et les derniers mois nous ont appris à ne pas espérer trop tôt le retour des grandes joies.

Toujours est-il que vous tenez ici un numéro spécial de Liberté. L’idée de consacrer un numéro entier à la Caraïbe est née dans la chaleur de l’été, alors qu’il était possible de se réunir dans les parcs pour travailler et échanger sans que la rigidité de l’écran se dresse entre nous. Peut-être l’aviez-vous remarqué, mais depuis quelques années, Liberté accorde une place de plus en plus importante aux questions décoloniales. Nous avons posé un jalon important à ce chapitre à l’automne 2018, avec la publication d’un numéro entièrement consacré aux questions autochtones, intitulé «Premiers peuples: cartographie d’une libération», dont la direction éditoriale avait été confiée à Pierrot Ross-Tremblay, Nawel Hamidi et Darryl Leroux. Ce numéro nous a permis de créer des relations de travail et d’amitié durables, qui ont profondément marqué l’esprit et les façons de faire de la revue. Cette expérience s’est en fait avérée si riche, si porteuse, que nous avons eu envie de la répéter, en tournant cette fois notre regard vers le cœur du continent, la Caraïbe, le ventre des Amériques. Nous voulons ainsi déplacer, une nouvelle fois, la marge vers le centre, en réfléchissant à l’américanité à partir de l’héritage et des trajectoires caribéennes; en tenant compte du sombre legs de la colonisation et de l’esclavage transatlantique.

La direction éditoriale du présent numéro a été confiée à notre collaboratrice Lorrie Jean-Louis, qui siège au comité de rédaction de Liberté depuis 2019. C’est à son initiative que nous avons organisé, avant toute chose, une réunion rassemblant le comité de rédaction ainsi que deux conseillers spéciaux, mobilisés pour nous aider à préciser la direction éditoriale de ce numéro: Afef Benessaieh, professeure en études internationales à la TÉLUQ et spécialiste de la transculturalité dans les Amériques, et Frantz Voltaire, auteur, scénariste et président du conseil d’administration du Centre international de documentation et d’information haïtienne, caribéenne et afro-canadienne (CIDIHCA). Nous tenons à les remercier de nous avoir si généreusement aidés à bien définir les bases de notre projet.

En temps normal, seuls les textes présentés dans le dossier se rattachent au thème du numéro. Mais ici, nous avons décidé d’arrimer l’ensemble des articles aux questions caribéennes, des essais et entretiens présentés dans la section «Rencontres» aux œuvres considérées dans le cahier critique. Nous tenons à ce titre à remercier Jessie Mill, Michel Nareau et Alexandre Fontaine Rousseau, respectivement directrice et directeurs des sections arts vivants, littérature et cinéma, qui ont accepté sans hésiter de s’immerger dans l’univers artistique foisonnant de la Caraïbe.

Finalement, la réalisation de ce numéro n’aurait jamais été possible sans la vision, la générosité et l’engagement indéfectibles de Lorrie Jean-Louis, qui a patiemment rassemblé et accompagné les collaboratrices et collaborateurs que vous pourrez lire dans ces pages. C’est grâce à elle que nous publions aujourd’hui ce numéro.

Nous n’avons évidemment pas la prétention de présenter ici un portrait exhaustif de la Caraïbe. Il s’agit, au mieux, d’un certain regard sur les multiplicités rayonnantes de la Caraïbe. Et c’est surtout, nous l’espérons, le début d’un dialogue, l’amorce d’une réflexion jamais achevée qui se poursuivra à travers nos publications futures.

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Découvrez ce texte ainsi que plusieurs autres dans le numéro 330 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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