Critique – Littérature

Éloge de la rencontre

«En grec ancien, phora désigne l’action de porter, et méta-phora celle de transporter – ailleurs, au-delà, peut-être dans un autre monde. Toutes mes pratiques (psychanalytique, littéraire, politique) se condensent en ces mots.» Transporter sa pratique (psychanalytique, surtout) dans l’espace de l’essai est le défi que relève avec finesse Nicolas Lévesque dans Phora. Au fil de fragments qui se déploient selon la logique de l’association libre, on accède à son intimité, à sa vision du monde, mais aussi à quelques-un·es de ses patient·es rencontré·es durant un mois; leurs désirs, leurs angoisses et leurs joies. L’auteur, qui n’a pas peur des métaphores, assume la part de création qu’implique la rencontre entre le récit de cas, l’essai, le témoignage et la prose – à la manière d’Anne Dufourmantelle, qui navigue aussi dans ces eaux. Cette souplesse, à laquelle s’ajoute un désir sincère d’échapper au binarisme de la pensée, lui permet notamment d’aborder des enjeux contemporains comme le consentement sexuel et l’appropriation culturelle, en désamorçant leur portée polémique (la sexualité doit être horizontale sur le plan éthique, ce qui ne l’empêche pas d’être verticale sur le plan fantasmatique; on doit penser ensemble l’empathie et l’idiopathie, soit la possibilité et l’impossibilité de se mettre à la place de l’autre, etc.). Ainsi, Phora fait l’éloge de la rencontre, de l’écoute et de la bienveillance.

Si la doctrine freudienne a encore ici ses écoles et qu’elle trouve un certain prolongement dans l’approche psychodynamique-analytique, Lévesque demeure l’un des rares représentants de la psychanalyse dont la voix porte au-delà des cercles d’initié·es – on peut l’entendre notamment à la radio de Radio-Canada. Pour celles et ceux qui, comme moi, pensent le monde à partir de la psychanalyse, qui regrettent de voir son savoir circuler en vase clos, ce livre est réjouissant, car il est porté par un désir de frayer de nouveaux chemins entre psychanalyse et politique au Québec. Je me suis dit: enfin un livre que je peux offrir à mes proches pour leur transmettre ma passion. C’est précieux. Lévesque, sans jargon, défend la pertinence de cet espace de rencontre unique qu’est le cabinet de l’analyste, lieu où un sujet – à condition d’être bien accueilli – s’arrête, s’abandonne, régresse, retrouve les fantômes de son passé pour s’inventer un avenir, et cela hors de toute considération productiviste propre à notre époque. «Je ne cesse de voir des psychismes qui craquent sous la pression des moules professionnels qui n’épousent pas la forme de leur âme, nécessairement vivante, changeante», écrit-il, méfiant devant l’hégémonie de l’approche cognitive-comportementale qui en appelle à «modifier ses comportements et ses pensées inadéquats» (dixit l’Ordre des psychologues du Québec) pour surmonter ses difficultés. Il insiste: «Le capitalisme actuel ne cesse de remplir les bureaux de psy avec des citoyens qui n’en peuvent plus de se sacrifier pour un système d’exploitation injuste, abusif, auquel ils ne croient pas, profondément.»

En ce sens, l’essayiste en appelle à une véritable «révolution politique» dans le domaine de la santé mentale, révolution dont il imagine les grandes lignes: séparer le pouvoir de prescrire des psychotropes et celui de prescrire des arrêts de travail; rembourser considérablement les coûts reliés à la psychothérapie, afin qu’elle ne représente pas une aide de dernier recours. Lévesque voit grand, ce qui confère par moments à son discours les allures d’un idéalisme un peu naïf. Il rêve par exemple de mettre en commun l’expérience des psys, du personnel de la santé, des artistes et des architectes pour repenser les lieux dans lesquels on accueille (trop peu, d’ailleurs) les personnes qui souffrent de problèmes de santé mentale. Car si la désinstitutionnalisation nous a permis de nous «défaire de la culture des asiles», il semble qu’une autre révolution est à faire, maintenant que l’on s’accommode trop aisément de la «camisole chimique».

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