Critique – Littérature

Le paradoxe de la contrainte

Aborder la contrainte d’un point de vue littéraire passe usuellement par l’Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo). Fondé en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais et l’écrivain Raymond Queneau, le groupe, toujours actif, se dissocie de la figure romantique de l’écrivain-créateur inspiré par ses muses pour miser sur la contrainte d’écriture, que l’on définit ainsi: «un principe formel ou sémantique, structurant, librement choisi pour l’élaboration d’une œuvre». Les oulipiens inventent des contraintes, ils mettent au jour des textes contraints écrits par des «plagiaires par anticipation», ils composent des textes à contraintes. Les synonymes sont nombreux – règle, procédé, structure – et l’adoption du terme «contrainte» s’explique notamment par le contexte des années 1960: l’Oulipo souhaitait faire sa marque comme groupe distinct du structuralisme alors dominant. Le hic, c’est que, plus que les autres mots, la contrainte se conjugue difficilement avec une quelconque liberté d’action ou de pensée. Un simple coup d’œil aux définitions du Larousse le prouve: «action de forcer quelqu’un à agir contre sa volonté; pression morale ou physique, violence exercée sur une personne; obligation créée par les règles en usage; état de gêne de quelqu’un à qui on impose une attitude contraire à son naturel, à son penchant». La contrainte est d’abord une entrave à la liberté individuelle imposée par un tiers. Même lorsque le sujet contraint retrouve son agentivité, en choisissant de se contraindre, il «se cont[ient], réfrèn[e] ses sentiments, ses tendances, ne leur donn[e] pas libre cours».

Peut-être – hypothèse difficilement vérifiable – que ce sens commun de la contrainte a fait en sorte que les autrices se sont moins senties concernées par un tel type d’écriture. Contraintes socialement, au quotidien, les femmes ne verraient pas l’intérêt de s’imposer, en plus, des contraintes d’écriture. Peu de femmes sont incluses dans le cénacle oulipien, peu de femmes sont des plagiaires par anticipation (essentiellement les Grands Rhétoriqueurs, les dramaturges classiques suivant la règle des trois unités, Raymond Roussel). Au Québec, les autrices ayant adopté l’écriture à contraintes ne sont pas nombreuses, mais elles ont la notable particularité de produire des œuvres provocantes, subversives, féministes (Simone Routier, Nicole Brossard, Louky Bersianik, par exemple). La contrainte, aussi paradoxal que cela puisse paraître, peut servir à libérer une parole féminine tue, taboue, réprimée. Deux œuvres récentes sont exemplaires à cet égard, et ce, même si elles sont écrites par un homme, le romancier Daniel Grenier, pour Les constellées, et par une femme qui pourrait (bien que ce soit improbable) être un homme puisqu’il s’agit d’un pseudonyme, Anne Archet, pour Perdre haleine.

Une contrainte liée à la lecture constitue le socle des Constellées. Pendant un an, à la demande de l’éditrice Mélanie Vincelette, Grenier s’est astreint à lire des œuvres de genres variés produites par des femmes, cent dix femmes connues ou non, aux origines diverses. Il rend compte de ses lectures en les commentant, en les analysant, en faisant des parallèles entre les autrices. Ce «journal», comme l’annonce l’étiquette générique, est divisé en douze parties représentant les douze mois de l’année, cependant qu’un sous-titre thématique, tel «Les fictives, les autofictives» ou «Le corps», chapeaute chaque mois et donne un aperçu de l’angle par lequel Grenier saisit les textes. Bref, sur le plan de la contrainte, tout se passe comme si Les constellées était l’heureuse rencontre du programme de l’Autodidacte de La nausée, qui lit tous les livres de la bibliothèque en ordre alphabétique, avec celui de l’oulipienne Anne F. Garréta, qui, dans Pas un jour, évoque douze souvenirs de désirs dont elle a été l’objet ou le sujet en se contraignant à une discipline d’écriture quotidienne.

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