Critique – Littérature

Écritures résurgentes en territoire autochtone occupé

Dans le «Manifeste pour l’avancement des arts, des artistes et des organisations artistiques autochtones au Québec, Tsi Non:We Tewèn:Teron, Là où est notre maison», signé par soixante-quatorze artistes et organismes artistiques autochtones en 2017, Louis-Karl Picard-Sioui est cité, affirmant lors du rassemblement urbain convoqué par la compagnie de théâtre Ondinnok: «Nous, notre responsabilité, en tant qu’artiste, je pense, c’est de créer des œuvres qui véhiculent non seulement la langue, mais l’esprit de nos cultures et qui revitalisent cette culture sans cesse, un peu comme les saisons, la terre. C’est de là qu’on vient, ça c’est notre responsabilité.» Cette déclaration du poète wendat, performeur, commissaire en arts visuels et directeur de Kwahiatonhk!, organisme responsable du Salon du livre des Premières Nations, rejoint parfaitement l’esprit de trois œuvres littéraires des Premières Nations récemment parues: Les visages de la terre, du même Louis-Karl Picard-Sioui, Nipimanitu: l’esprit de l’eau, de Pierrot Ross-Tremblay, et On se perd toujours par accident, de Leanne Betasamosake Simpson. Qu’il soit question de réfléchir à «ce qu’il reste de nous, Grand-Mère» chez Picard-Sioui, à la difficulté de «N’être pour soi / Qu’ombre et oubli» selon Ross-Tremblay, ou encore à «l’étranglement qu’on vit» que nomme Betasamosake Simpson, la revitalisation visée par le geste créateur ne fait pas l’impasse sur les pertes, les usurpations et les oppressions colonialistes, mais ne s’y concentre pas non plus. Création et régénération, force et vigueur, amour et gratitude, quotidien et humour, lutte et spiritualité deviennent autant d’actes et de formes de résurgence culturelle et politique.

Les visages de la terre est le deuxième recueil de «poésie guerrière et revendicatrice» que Picard-Sioui fait paraître chez Hannenorak, maison d’édition autochtone située au cœur de la communauté wendat de Wendake, près de Québec. Le recueil rend grâce aux Ancêtres, à la Création et à ses cycles, et, comme l’indique son titre, à un avenir qui émerge de la terre comme autant de visages d’enfants naissants. Dans «Wahsonta’yeh Ahchiouta’ah», la première des trois parties de la «Table du festin», des poèmes entiers en langue wendat rythment le chant adressé à la «Grand-Mère», celle qui est partie, celle qui «guide […] les marées», celle à qui il y a «une vie à […] conter». Non traduits en français, ces poèmes constituent une reterritorialisation du wendat tout autant qu’un incitatif à apprendre la langue, la démarche poétique se conjuguant à un engagement à l’égard de la revitalisation linguistique à laquelle participe l’auteur dans sa communauté. Les strophes en français, dans lesquelles le «je» poétique se raconte à l’ancêtre disparue, sont ponctuées de courts poèmes en wendat (généralement cinq vers inscrits, seuls, sur une page) que l’on devine destinés à l’aïeule, tel le couplet: «ahsonta’ ahsonto’ / wahsonta’yeh yändicha’ / ayahsontänderawahs / yarihwändoron’ chiändichïïo’ / ontawatren’ Ahchiouta’ah». (Ahchiouta’ah, ici, signifie «Grand-Mère»). Tout au long du recueil, spiritualité et quotidien se côtoient. «Je libère les esprits pis je sème du gazon», note le petit-fils, qui, à répétition, constate: «je m’occupe», laissant deviner un certain étouffement. Il précise avec lassitude: «j’occupe une tranche de réserve clôturée de voisins». Par contraste avec ce chant de deuil, la deux­ième partie du recueil, intitulée «Wa’ tho onhwa’», met en œuvre une régénération prenant sa source «dans la Grande Maison», lieu spirituel et politique des Wendat, où les gens rassemblés animent le monde par la force de leurs esprits («nos pensées voyagent / elles se déversent sur la terre»). Gratitude et esprit combatif marquent «un cycle d’éternité / une sagesse immémoriale» dans ce monde où «tout est charnière / tout est cercle / infini». Au fil de pages où se multiplient offrande, sustenance, don, souvenance et legs, des dessins de l’auteur illustrent des éléments du récit wendat de la Création, «les premiers mots / de la lignée», qui sont mis en poésie dans ce livre. Le recueil se termine par une véritable ode à l’avenir, une célébration de «tous ces noms qui s’érigent / contre la fureur subtile / de l’extinction». Dans cette dernière partie, intitulée «Tehatirahkwakhwa’», le narrateur rend grâce à ses fils, soulignant la singulière beauté de leurs visages respectifs: «toi roseau fragile d’une douce naissance étoile filante», «toi âme errante pourchassant les aurores électriques», «toi ado débile magie fébrile regard fuyant». À l’encontre de l’extinction, un lien affirmé entre des générations se profile sous forme d’un «nous» agissant et ancien, diversifié et toujours vivant. Picard-Sioui fait émerger un collectif autochtone («Onywehonweh») dans lequel s’assemblent «survivants post-apo», «amibes», «forces telluriques», «figurines rouges», «guerriers rêveurs» et «collectionneurs d’étoiles», autant de «visages millénaires d’un monde à refaire / endi’ Onywehonweh». L’écriture plaide pour des liens à réparer et à tisser entre les générations, ce qui est significatif dans un contexte où les catégorisations administratives colonialistes, telles celles établies par la Loi sur les Indiens, ont été formulées et appliquées expressément pour diviser et assimiler les Premières Nations. La poésie de Picard-Sioui réinsuffle dans un imaginaire de soi, individuel et collectif, une spiritualité wendat que plus de quatre siècles de colonialisme de peuplement et de christianisation ont cherché à anéantir. Il n’est pas anodin que le recueil se conclue par l’évocation d’un nouvel acte de création, d’une histoire qui viendra et qui se fait toujours: «il sera une fois une mère / qui chute encore / pour cultiver les visages».

Ce «festin» auquel nous convie Picard-Sioui rejoint à de nombreux égards la célébration des concentrés de l’existence que l’on retrouve dans Nipimanitu: L’esprit de l’eau, recueil pour lequel le poète et chercheur innu Pierrot Ross-Tremblay a remporté, ex æquo avec la poète innue Joséphine Bacon, le prix Voix autochtones décerné par l’Indigenous Literary Studies Association. Dans ce recueil en trois parties («Les nectars», «Nipimanitu», «Les corps célestes»), chrysalides, monarques et pollinisation apparaissent comme des métaphores de transformations régénératrices, de métamorphoses porteuses de joie, garantes de renouvellement et incessamment liées à un territoire entendu comme source et force de vie. Datés de 2011 à 2016 et présentés en ordre chronologique, les poèmes témoignent d’un cheminement cyclique que la table des matières magnifie par son insistance sur une durée et par des reprises de certains titres de poèmes (par exemple, «La grande émeute I», «La grande émeute II» et «La grande émeute III»). Le recueil invite à penser un rapport au monde dans sa fluidité, à réajuster nos manières de voir le monde en fonction d’une vision post-anthropocène qui concerne l’ensemble des humains et des non-humains. «De la terre émane frondeuse / la vie que nous mènerons», écrit Ross-Tremblay dans des vers valorisant combativité et avenir. Il convoque les philosophies ancestrales innues. Refusant de se laisser essentialiser, il puise aussi de l’inspiration dans les traditions philosophiques et poétiques européennes et musulmanes, évoquant «Les charmes d’Orphée» tout autant que les «Khans de la tragédie». La densité, que l’on devine dans les «immanents nectars», les «joyaux» et les «confluences», est au cœur de l’œuvre de Ross-Tremblay, ainsi que de celle de Picard-Sioui. Elle se constitue de liens précieux, comme dans ces vers dédiés à l’aïeul nimushum Paun Rus Sr: «Sacre du monde / Denses liens / La mère porte nos pas sur son cœur». Ross-Tremblay appelle et soigne des parentés poétiques, spirituelles et politiques, y compris par des poèmes dédiés à la mémoire de l’écrivaine innue An Antane Kapesh, au leader spirituel anichinabé William Commanda, au chercheur kainai Leroy Little Bear, au chanteur québécois Richard Desjardins, aux sœurs disparues, aux réfugié·es, à des membres de sa famille, ainsi qu’au poète Jean Royer, auquel il déclare: «Duplication et multitude / Le rythme naissant croît / Et se meurt la soif plénière / L’appel est lancé / Nipimanitu». À contre-courant des réductions et des incitatifs colonialistes à l’oubli, le recueil exprime une quête de ce qui nourrit et régénère, de ce qui, aussi, rassemble, mobilise et relie. Dans Nipimanitu, Ross-Tremblay exprime, poursuit et approfondit, sous le mode poétique, diverses dimensions de son projet intellectuel et universitaire qui vise à créer des espaces collectifs de parole et à ramener à la mémoire des récits ancestraux, des récits de résistance et des épistémologies ayant le potentiel de transformer les réalités contemporaines.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 329 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!