Dossier

Les cartes ne sont que discours

Ce qui reste du pouvoir de la représentation territoriale à l’ère de Google Maps.

L’affaire a fait les manchettes. Des applications cartographiques couramment utilisées pour planifier des trajets quotidiens, touristiques, ou simplement pour repérer un point d’intérêt sur le globe, pourraient offrir des versions différentes des territoires représentés. Ainsi, Google Maps représenterait certains espaces en fonction de l’adresse IP de la personne qui consulte les cartes, les altérant selon la localisation de l’usager. Cette pratique a d’autant plus de poids que l’acquisition de Waze en 2013 permet à Google Maps de dominer très largement (80%) le marché des applications GPS. Au moyen d’un VPN (virtual private network, ou réseau privé virtuel), il est aisé de constater que, consultée depuis la Turquie (ou un serveur turc), la carte de Chypre arbore la mention TRNC (Turkish Republic of Northern Cyprus) – territoire reconnu comme tel que par la Turquie –, alors que cette mention n’apparaît pas si l’on consulte la même carte à partir d’un serveur canadien. Non seulement cette manière de tracer des frontières de façon mouvante, au gré des lois et des revendications des États, dévie des processus communément admis, mais, selon Ethan Merel, elle alimente des visions alternatives du monde, fragilisant plus encore l’idée de consensus international. Pire encore, cette interprétation évolutive du monde est à l’origine de la «première guerre Google Maps», déclenchée lorsque l’application a placé par erreur la région litigieuse du Costa Rica au nord-est d’Isla Calero dans le territoire du Nicaragua, ce qui a permis aux troupes nicaraguayennes de justifier le franchissement de la rivière San Juan en 2019. De la même manière que l’artiste berlinois Simon Weckert a pu fabriquer, en traînant un chariot rempli de téléphones intelligents, une congestion routière virtuelle, il est aisé de comprendre comment cette lecture éphémère peut cristalliser des perceptions, des opinions publiques et façonner des conflits.

Or la manipulation de la cartographie est un phénomène moins récent, moins particulier dans l’histoire qu’il n’appert de prime abord. Ainsi des publications ont montré des représentations alternatives du Sahara occidental, de la mer du Japon / mer Orientale, de la mer de Chine, du golfe Persique ou des Malouines. Les éditeurs ne sont pas non plus imperméables aux pressions, comme en atteste le cas du magazine The Economist, qui a dû caviarder l’édition indienne d’un numéro qui comportait la version onusienne (et non indienne) de la carte du Cachemire.

C’est, en un sens, inévitable, car les cartes, quelles qu’elles soient, n’offrent qu’une vision parcellaire, qu’un morceau choisi d’une réalité complexe: elles ne sont pas le reflet d’une réalité physique et tangible, mais un récit qui interprète des éléments physiques, politiques, topographiques, géologiques, sociaux. Si elles nous permettent, comme l’explique Denis Wood, «d’appréhender une réalité qui nous dépasse, qui est hors de notre portée individuelle», il demeure que, comme l’affirmait un article de Political Geography en 2009, «toutes les cartes mentent… Inévitablement». Un peu à la manière d’une historiographie officielle, la carte est porteuse de savoirs sélectionnés et, par conséquent, de formes diverses de pouvoirs. Cette proximité de la carte et du pouvoir est mise en scène dans l’univers du jeu vidéo Civilization, de Sid Meier: le joueur doit asseoir son empire sur un monde qu’il trace à l’aveugle, tentant d’anticiper d’où viendront les menaces et de délimiter la topographie d’un univers à découvrir pour gagner en puissance. Ce jeu, dont la première version a pratiquement trente ans, illustre ce lien étroit, quasi consubstantiel, entre puissance et territoire, entre pouvoir et cartographie.

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