Reportage

Diaspora

La crise sociale que traverse le Chili depuis 2019 a réveillé le traumatisme des années de dictature. À Montréal comme ailleurs, les exilé·es s’inquiètent, s’indignent. Ils sont solidaires mais terriblement seul·es.

Y a la cuenta de tres, cuando encienda la luz de la plaza y comience toda esta historia nuevamente, por lo menos aquí, en el territorio de esta página, ni ella ni nadie desaparecerán nunca más.
[«Et au compte de trois, quand j’allumerai la lumière de la place et recommencerai toute cette histoire, au moins ici, dans le territoire de cette page, ni elle ni personne plus jamais ne disparaîtront.»]

— Nona Fernández, Chilean Electric

Il m’a fallu du temps pour comprendre que le néolibéralisme et moi avions le même lieu de naissance; ça vaut la peine de le rappeler, depuis cet autre pays où j’ai grandi, depuis cette Amérique du Nord inéquitable qui a profité des résultats de ce laboratoire néolibéral chilien, depuis cette Amérique du Nord bâtie à coups de colonisation et d’esclavage, qui exploite, criminalise, sépare et instrumentalise ses immigrant·es, qui incarcère, déporte et tue les réfugié·es, qui empoisonne et assassine ses pauvres, ses Autochtones et ses citoyen·nes racisé·es. Depuis cette Amérique du Nord, ça vaut la peine de rappeler que le régime néolibéral dans lequel nous vivons est né à l’autre bout du continent, dans de sordides collaborations entre le Nord et le Sud, grâce à de jeunes économistes riches et prétendument apolitiques, formés aux États-Unis et sélectionnés par le dictateur Augusto Pinochet pour contrôler la politique économique de ce Chili assujetti, terrorisé. Je suis né dans cette terreur au cours de laquelle se fomentait un régime économique que ma famille et moi avons échoué à fuir: si nous avons quitté la dictature, nous vivons encore dans un néolibéralisme dont, cette fois à plusieurs égards, nous profitons.

Il m’a fallu quitter mon pays natal et grandir dans mon pays d’accueil dans une langue nouvelle, devenir lecteur et écrivain, accéder à la mobilité sociale, m’engager politiquement, rebâtir ma propre relation au Chili, et faire correspondre ce pays et cette culture à mes coordonnées sociales pour comprendre tardivement l’évidence: je suis né là où ça a commencé, c’est-à-dire là où la montée du socialisme a été violemment freinée par l’une des plus longues et sanglantes dictatures de notre continent, qui servait à montrer l’exemple et à implanter le néolibéralisme occidental que nous connaissons aujourd’hui. Nelly Richard, dans Diálogos latinoamericanos en las fronteras del arte, parle d’une double violence qui a marqué le pays comme aucun autre: d’une part, la «violencia exterminadora de la represión militar ejercida contra los cuerpos y las biografías militantes [la violence exterminatrice de la répression militaire exercée à la fois contre les corps et les biographies militantes]», et d’autre part, «la violencia estructural de la refundación cívico-militar que implantó la doctrina neoliberal [la violence structurelle de la refondation civico-miliaire que la doctrine néolibérale a implantée]». Deux violences combinées pour un héritage siamois, monstrueux, dans lequel continuent de s’inscrire les voyages, les déplacements, les exils, l’histoire contemporaine, la mémoire, les langues, les retours à la démocratie, les retours du fascisme, tout ce que j’écris. Ça vaut la peine de le rappeler: la violence née là où je suis né n’est pas terminée; elle s’est simplement déplacée, comme ma famille et moi, comme les exilé·es d’Amérique latine. Ce faisant, elle a parfois réduit son intensité, est devenue moins évidente, moins visible, a atteint des groupes plus marginalisés, plus isolés, plus dominés, a remplacé certains de ses coups par des symboles et des situations tout aussi fatals. Et c’est pour cela que certain·es disent, au Chili comme ailleurs, que la dictature ne s’est jamais vraiment éteinte, que la réparation ne sera possible que lorsque les veines ouvertes du pays, parmi celles tout aussi ouvertes du continent, seront une fois de plus nommées, observées, analysées, exhibées à la face du monde. Pour cela, et ça vaut la peine de le rappeler, il faut une révolution.


D’octobre 2019 à mars 2020, le Chili a traversé sa plus importante crise sociale depuis la chute du régime militaire. Déclenché par des étudiant·es qui manifestaient d’abord contre la hausse des tarifs du transport en commun en invitant la population, grâce au mot-clic #EvasiónMasiva, à sauter par-dessus les tourniquets des stations de métro, ce mouvement de contestation est devenu une véritable révolte. Si la répression policière est l’une des raisons pour lesquelles il a obtenu un bouleversant appui de la population, c’est un ras-le-bol généralisé, surtout à cause des inégalités sociales, qui a transformé ce mouvement social en insurrection. «No son treinta pesos, son treinta años» est l’un des désormais célèbres slogans scandés pendant les manifestations, illustrant bien l’ampleur des revendications: la hausse de trente pesos était simplement la goutte qui a fait déborder le vase; il s’agissait en réalité de s’attaquer à plus de trois décennies d’un régime politique radicalement capitaliste, qui a maintenu autoritairement cette logique néolibérale. Les manifestant·es dénonçaient, entre autres, le profond fossé entre les riches et les pauvres, l’impunité des personnes coupables d’évasion fiscale, la brutalité policière et la privatisation des ressources naturelles du pays, du système de santé et d’éducation. Iels revendiquaient la démission du président Sebastián Piñera, la réouverture de la Constitution (qui n’a pas été modifiée depuis la dictature), une révision complète des régimes de retraite, du système de santé et d’éducation, et carrément la chute du modèle néolibéral sur lequel repose le système économique chilien. On revendiquait aussi la fin de la répression, la fin de toutes les formes de violences institutionnalisées.

C’est que toutes les manifestations, auxquelles a participé une grande diversité de gens, ont été réprimées: après quelques jours de crise, le président a décrété l’état d’urgence. Les autorités militaires, qui ont contrôlé les rues pendant quelques semaines, ont imposé un couvre-feu dans toutes les grandes villes du pays et se sont adonnées à des arrestations aléatoires même après la levée de l’état d’urgence. Les statistiques demeurent approximatives, parce que les informations et les récits, catastrophiques, sont encore difficilement accessibles, et parce que les dénonciations et les plaintes officielles ne représentent pas l’ensemble des victimes. En plus des milliers de personnes blessées, détenues et torturées, en plus de la centaine de victimes d’agressions sexuelles, en plus de la quarantaine de mort·es, en plus des dizaines de disparu·es, l’Institut national des droits humains recense jusqu’à présent plus de quatre cents personnes qui ont souffert de lésions oculaires. Gustavo Gatica et Fabiola Campillai, désormais aveugles, sont devenu·es des symboles, les figures borgnes des mutilations millénaires de ce pays. Trente-cinq autres personnes ont perdu un œil. Trente-cinq yeux poussés hors de leur orbite, écrasés, éclatés – une infirmière, dans un reportage du New York Times, a dit «abiertos como una flor [ouverts comme une fleur]» (2019). Trente-cinq yeux ont roulé sur l’asphalte comme des roches, comme des billes, comme des balles, como perdigones. Désormais, ces trente-cinq yeux éternellement ouverts surveillent, guettent, voient toutes les larmes d’un peuple.

Pour le dire faiblement, les chars d’assaut, les soldats, les couvre-feux, les mutilations et les violations des droits humains réveillent chez les Chilien·nes des souvenirs difficiles. En réalité, c’est de traumatisme qu’il s’agit, et même, comme l’a dit l’autrice chilienne Nona Fernández dans un reportage de la chaîne El Periodista TV, quelque chose qui va au-delà du traumatisme, qui traverse le traumatisme jusqu’aux confins des corps:

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