Fait divers

Les motivations imaginaires de l’exploitation

Théâtre de l’ordinaire, le fait divers met en relief une tragédie qui, en arrivant aux autres, nous permet tantôt de savourer des désirs innommables, tantôt de méditer sur le destin. Kevin Lambert se demande dans ce texte jusqu’où nous courberons l’échine.

Le Bureau d’audience publique en environnement (BAPE) n’était pas ouvert depuis trois jours que le gouvernement Legault se disait favorable au projet GNL Québec à Grande-Anse, sur le Saguenay, et déclarait en chambre: «Tout le monde est d’avis que ça peut apporter énormément pour l’économie des régions.» Tout le monde?

Le projet? De la grosse argent amaricaine et un magnat du charbon climatosceptique et pro-Trump, Jim Breyer, qui rêvent de tirer un pipeline de l’Alberta aux berges du Saguenay, où construire une usine de liquéfaction et un port en eaux profondes pour l’exportation de gaz naturel, un produit polluant dont la transformation et le transport seulement (sans compter sa consommation) produiraient entre 7,5 et 8,5 millions de tonnes de gaz à effet de serre par an, selon les différentes estimations (Le Devoir, 23 septembre 2020). Des émissions qui «annuler[aient] en une seule année tous les efforts de réduction […] du Québec depuis 1990» (La Presse, 23 septembre 2020). Comme si ce n’était pas suffisant, entre trois cents et quatre cents méthaniers transiteraient sur la rivière annuellement, agrémentant les paysages du fjord de leur charmante présence qui ne risque absolument pas, affirment les porte-parole de la compagnie, de nuire aux populations de bélugas, une espèce en danger à qui les fonds sableux de la rivière servent de pouponnière et de havre. Sur l’autre rive, la compagnie Ariane Phosphate rêve déjà de construire son propre terminal maritime, auquel s’ajoutera peut-être l’usine Métaux BlackRock, elle aussi à Grande-Anse; deux compagnies qui transporteraient leurs marchandises par bateau, mettant fin au «seul refuge acoustique protégé dont [le béluga du Saint-Laurent] dispose encore», comme le rappelle une lettre signée par plus de cent cinquante scientifiques (Le Devoir, 3 juin 2019).

Les développements de cette affaire ont de quoi faire rager. On nomme à titre de président de la commission du BAPE Denis Bergeron, un ancien consultant de l’industrie gazière. On annonce que le pipeline qui amènera la matière première de l’Alberta ne fera pas partie des analyses environnementales, puisqu’il s’agirait d’une section «indépendante». On remarque l’absence inexplicable des ministères des Pêches et Océans et de l’Énergie et des Ressources naturelles lors de la première semaine d’information, ce qui laisse à la compagnie la tâche de répondre aux questions des citoyens (Le Devoir, 26 septembre 2020). Énergie Saguenay se paye de la propagande dans tous les médias régionaux depuis cinq ans, des publicités qui s’acharnent à déplacer le débat: il n’est pas dangereux, nous dit-on dans une mise en scène qui rappelle à la fois le tour de magie et les expériences scientifiques façon Débrouillards, de boire du gaz naturel: on le fait sous nos yeux! La bataille de GNL se situe, les fomenteurs d’opinion publique le savent, sur le terrain du langage: ils répètent leurs menteries jusqu’à ce qu’elles deviennent à peu près vraies, et parviennent à faire passer – tadam! – la production de gaz pour un geste écologique. «Un des projets les plus verts au monde», affirme-t-on dans une vidéo promotionnelle. Cette stratégie fonctionne avec notre premier ministre, qui adhère au discours de la compagnie et défend une usine qui, disait-il le 4 février 2020 en paraphrasant les communiqués de presse de GNL, «va aider la planète». Il faut dire qu’avec ses trente-cinq lobbyistes enregistrés pour la promotion du gaz naturel liquéfié, l’industrie sait se faire entendre par nos suzerains (La Presse, 12 février 2020).

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