Le silence feutré des institutions

On ne fait pas de bruit dans le douillet monde des arts.

Dystopie: mise en récit fabulée d’un monde cauchemardesque. Le paragraphe qui suit est une fabulation. Le reste non.

Novembre 2020: Le Musée d’art contemporain de Montréal (MACM) remet en exposition deux vidéos de la star de l’art Jon Rafman, présentées au début de l’été et presque immédiatement retirées sans explications. Le public ravi retourne admirer les œuvres, sans jamais avoir été informé de la raison de leur retrait: le fait que des jeunes femmes ont accusé leur auteur d’inconduites sexuelles. À nouveau soutenu et validé par les institutions qui ont fait moussé sa carrière (le MACM présentait en 2015 sa première exposition muséale), Rafman redevient une valeur sûre. Les collectionneurs – qui sont aussi souvent les donateurs, voire les administrateurs des institutions muséales – sont rassurés. John Zeppetelli, le directeur du MACM, peut à nouveau contempler sans pensées désagréables «une vidéo qu’[il] admire énormément». Une vidéo qu’il admire tellement, qu’il avait cru bon de réitérer son admiration dans le texte même du communiqué interne expliquant aux employé.e.s de l’institution les raisons de la suspension de l’exposition Rafman (communiqué du 22 juillet 2020).

Regarder tomber les corps

Revenons en arrière et dans la réalité. En juillet dernier, une jeune artiste pas célèbre, Anne-Marie Trépanier, accuse sur Instagram l’artiste internationalement connu Jon Rafman de l’avoir entraînée dans des relations sexuelles qu’elle soutient avoir été non consenties. À sa suite, d’autres femmes relatent des histoires similaires, dans lesquelles l’homme contactait de jeunes étudiantes en art, impressionnables et sans réseau, et les entraînait dans des huis-clos nocturnes. Un aperçu de certains témoignages est offert dans un article soigné de T’Cha Dunlevy, publié dans la Montreal Gazette le 22 juillet dernier.

Le bien-fondé de ces allégations n’est pas mon propos ici (je dirai simplement aux dénonciatrices: je vous crois). Ce qui m’intéresse ici, c’est de rendre audible le silence de ce que nous appelons «le milieu de l’art», et en particulier celui de ses institutions, lorsque surviennent des dénonciations d’abus de pouvoir ou d’agression sexuelle.

Après leurs rencontres avec l’artiste, les femmes qui ont témoigné se sont fait dire par des gens de leur entourage qu’elles étaient «tombée[s] dans le piège Rafman». L’artiste avait une réputation, et une bien mauvaise. Ces femmes ont réalisé que le milieu des arts savait, mais ne les a pas prévenues: il les a simplement regardées tomber. C’est à peu près ce que les institutions culturelles font en ce moment, depuis les dénonciations. Elles regardent tomber celles et ceux qui parlent et celles et ceux qui sont dénoncé.e.s, et attendent de voir qui survivra à la chute avant de placer leurs pions. Elles attendent de voir si elles devront se départir d’une vidéo que, quand même, elles admirent énormément.


Je ne devrais pas citer un communiqué interne de l’institution, pensera-t-on peut-être. Je ne devrais pas relayer la parole privée (d’un organisme par ailleurs public, devant légalement des comptes à la société), comme on ne devrait pas donner de noms lorsque l’on rapporte des abus et agressions dans le si intime milieu des arts québécois. C’est ce que les travailleuses du milieu littéraire québécois ont bien compris et reconduisent dans la constitution (fort compréhensible) d’un groupe privé de partage d’expériences d’abus et d’agressions.

S’il me faut m’abstenir de citer les chuchotements des institutions, que devrais-je citer, alors? Car de parole publique du MACM au sujet des accusations portées contre Rafman, il n’y en a pas eu. Aucune. Tout comme la Galerie Bradley Ertaskiran, qui représentait Rafman jusqu’à cet été, s’est contentée de faire disparaitre en douce l’artiste de son écurie.

On ne fait pas de bruit, dans le douillet monde des arts. D’abord, parce que le bruit heurte la valeur. Il fait hésiter la courbe ascendante des investissements. Il brouille l’image soignée des mécènes qui signent leur nom au bas des murs des musées et des salles de spectacles, comme de grands chèques émis à la société, pour nous offrir une culture qui ne leur appartient pourtant pas. Le bruit a le malheur de remplacer les corps polis des œuvres par les corps fatigués et salis de celles et ceux qui les ont créées.
On ne fait pas de bruit, ensuite, parce que le bruit heurte aussi et d’abord celles et ceux qui le font (serait-ce la valeur perdue qui se venge?). Le «on» fragile de la «matière noire» (Gregory Sholette) – vous, moi, cette masse des individus qui donnent corps aux arts, indifférenciée parce que sans valeur selon le marché – sait bien qu’il n’est pas un «nous», solidaire, puissant. Voilà pourquoi il parle à voix basse, en petits cercles et par rumeurs. Voilà pourquoi tout le monde sait, sans que personne ne dise.

Les dénonciations faites contre Jon Rafman, d’abord publiées sur les médias sociaux, ont été relayées par quelques médias à l’étranger – notamment par le New York Times. Des galeries, musées et écoles européennes et états-uniennes ont publié des communiqués. Au Québec, à ce jour, seule la Montreal Gazette a publié un papier sérieux sur le sujet, mentionné ci-haut. Des semaines plus tard, La Presse s’est contentée d’un article effrontément biaisé en faveur de la star, dont la parole était relayée dans le détail, sans équivalent accordé aux dénonciatrices. Le Devoir a pour sa part consacré toutes ses énergies estivales à couvrir la saga opposant Nathalie Bondil au Musée des Beaux-Arts de Montréal – l’histoire banale et bien grise de relations de travail abusives, recouverte par le récit tout en éclat de personnalités publiques s’arrachant mutuellement la tête pour préserver leurs privilèges.

Le bruit heurte la valeur. Le silence heurte les artistes. Entre les deux, certains cœurs ne balancent pas. En passant sous silence agressions et abus, les institutions culturelles montrent qui, de l’artiste ou de l’art – de l’humain ou de la valeur – elles soutiennent. Quand s’intéresseront-elles à créer et à soutenir le «nous» qu’elles aiment à invoquer, mais dont elles échouent systématiquement à accueillir la parole lorsqu’elle émerge?