Critique – Cinéma

Le maître silencieux

C’est une jeune femme seule dans un appartement. Nous ne savons pas si elle en est la propriétaire ou la locataire. Elle arpente les corridors vieillots, à la manière d’une étrangère. Peut-être habite-t-elle temporairement ce lieu. Du moins, c’est l’interrogation qui nous vient en l’observant ne rien faire, errer. Elle nous fait visiter cet espace qui la couve et l’emprisonne, sans nous permettre d’en saisir les dimensions réelles. Sa présence est incertaine. Ses pensées semblent l’éloigner de son corps. Une mosaïque de photographies prises ailleurs, un peu partout, recouvre un mur. La femme examine ces souvenirs qui semblent la tourmenter. Sur un meuble vétuste est ouvert un ordinateur, sur lequel s’anime un logiciel de montage. La jeune femme y assemble des semblants d’entrevues, dans des langues qui varient; divers environnements se relaient sur l’écran. On devine l’incertitude de la monteuse. Voilà la scène inaugurale de La version nouvelle. Le titre du film laisse présager qu’il s’agit de la quête de la protagoniste: trouver le bon assemblage, la bonne mesure pour le film qui l’occupe. Il n’y a rien de plus concret, de plus explicite, pour aiguiller notre réflexion.

Le cinéaste Michael Yaroshevsky, qui enseigne aussi le cinéma à l’Université Concordia, place ainsi son premier long-métrage sous le signe de la mise en abyme. Durant soixante-dix minutes, rien ne nous est raconté, sinon le surplace d’une femme seule, le marathon silencieux d’une monteuse, qui cherche à assembler toutes ces images. Yaroshevsky filme ce silence, cette attente, cette hésitation; la caméra est fluide, ses mouvements sont glissants. On perçoit les bruits de la ville, des effets sonores inintelligibles, le tout ponctué par la voix reposée et caverneuse de la jeune femme. Celle-ci se confie en chuchotant. Ses pensées ne sont pas claires, mais elle s’acharne sur le travail de montage. Ce travail semble éternel tant le film est lent, d’une lenteur qui pèse.

Pour ce film longuement perfectionné, le cinéaste de cinquante ans confine cette jeune femme à son rôle de créatrice. On la voit affronter le difficile processus menant à la «bonne version» d’un film. Elle apparaît tourmentée par ce travail tant elle s’y engage. Derrière sa détermination, on devine cependant une interrogation: existe-t-il une «bonne version» d’un film?

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