Critique – Scènes

Cène d’arrière-cuisine

Mise en situation banale (du moins en période pré-confinement): soir de party, bière à la main, chacun aboutit dans la cuisine à jaser avec son voisin. La discussion mène à un échange sur un sujet chaud: la charte (n’importe laquelle), le gouvernement (celui du moment), le quatrième trio du Canadien, la dernière niaiserie de David La Haye (l’embarras du choix). Le ton monte, les arguments fusent, les incompréhensions aussi. Deux options émergent: continuer à s’obstiner ou sortir fumer un joint sur le balcon. Étonnamment, même si nous avons tous 538 exemples en tête de scènes similaires, nous sommes incapables de nous rappeler un cas ayant radicalement changé notre perspective sur le monde environnant.

Il y a quelques années, le théoricien du discours social Marc Angenot s’est intéressé à l’extrême difficulté de faire changer d’avis un interlocuteur ayant une opinion contraire à la sienne. Ces Dialogues de sourds, pour reprendre le titre de son traité de rhétorique antilogique, mettent en cause la possibilité même de la persuasion et du débat rationnel qui altère nos idées et nos comportements. Une telle difficulté tient selon lui à l’incapacité de trouver des postulats communs pour délibérer et au réflexe de taxer d’illogisme et d’irrationalité toute argumentation opposée à sa vision. Au-delà du pessimisme que peut provoquer un tel constat, la thèse d’Angenot illustre les mécanismes par lesquels l’hégémonie est reconduite: celle-ci impose un naturel qui tient lieu de réel et qui ne peut être remis en question.

Dans The Assembly, présentée en anglais au mois de mars au Centre Segal (en même temps qu’une version en français à l’Espace Go), la compagnie Porte Parole poursuit sa démarche de théâtre documentaire et s’interroge sur les effets de ces dialogues de sourds sur la vie collective et le débat politique. Forte de ses succès, notamment avec J’aime Hydro, cette compagnie réhabilite la scène théâtrale comme lieu d’affrontement politique, en évoquant des événements traumatiques tels que l’assassinat de Fredy Villanueva (bien que ce spectacle ait provoqué des tensions avec les intervenants de Montréal-Nord et la famille), en contestant les décisions publiques, en s’attaquant à des multinationales (Graines, sur Monsanto), chaque fois à travers une enquête qui devient une part de la trame de la pièce.

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