Critique – Littérature

Raconter nos histoires

En anglais, le mot murmuration désigne une large formation d’oiseaux qui se déplacent d’un même mouvement; le terme découle du battement retentissant de milliers d’ailes en simultané. Un phénomène semblable est étudié à l’échelle humaine par Rebecca Solnit dans Whose Story Is This? Old Conflicts, New Chapters: l’essayiste états-unienne y explore des enjeux sociaux comme le sexisme, le racisme, la pauvreté et la lutte environnementale à la lumière des agrégations de récits collectifs et d’actions individuelles qui s’amplifient mutuellement pour former et transformer notre monde. Celle à qui l’on doit le concept de mansplaining (dans Ces hommes qui m’expliquent la vie) aborde cette fois des discours qui se distinguent à la fois par leur omniprésence et par leur subtilité, qu’il s’agisse de mettre en lumière le caractère insidieux des injustices sociales ou de révéler les engagements communs derrière les transformations en marche. L’autrice ne s’intéresse pas tant – et c’est là l’intérêt de son travail – aux notions de marge et de centre en elles-mêmes qu’à leur interpénétrabilité, à l’afflux constant de l’une à l’autre qui produit le changement social.

Solnit avance que les récits racontés ont une influence directe sur la capacité d’agir des membres d’une collectivité, sur la prise de conscience de leur propre pouvoir. Les discours hégémoniques mettent en avant le courage individuel et les coups d’éclat isolés plutôt que les relations interpersonnelles et l’organisation de longue haleine qui font partie intégrante de chaque révolution. Les productions culturelles, les médias d’information et les livres d’histoire semblent indiquer que «nous aimons nos héros solitaires et exceptionnels […], ou du moins c’est ce qu’on nous offre, encore et encore, et ça ne nous apprend pas grand-chose sur la façon dont le changement se produit réellement et le rôle que nous pourrions y jouer». (Je traduis les citations.) La reconnaissance de la multitude est à son avis essentielle autant sur le plan d’une compréhension stratégique des luttes à mener que de la gratitude envers les gains obtenus.

Le succès relatif du flot de dénonciations regroupées sous le mot-clic #MeToo, par exemple, ne devrait pas éclipser les luttes qui ont préparé le terrain. Solnit rappelle «le long et lent travail du féminisme pour changer les mentalités» et placer les femmes ou leurs alliés en position de pouvoir; elle souligne du même coup que «#MeToo n’a pas été le début de la prise de parole des femmes, mais de l’écoute des gens, et encore». De plus, l’autrice note qu’Occupy Wall Street, Idle No More, Black Lives Matter ou le Green New Deal ne sont que les points culminants de révoltes latentes. Elle regrette néanmoins la tendance de certaines mobilisations à «progresser en réaction à des reportages-chocs», puisque le fait de montrer du doigt un incident unique permet aux gens qui n’ont pas eu à faire face à l’omniprésence d’une injustice de «l’enrober d’histoires expliquant pourquoi c’était une exception». Ainsi, l’insistance sur les déclarations et les politiques problématiques de Donald Trump «excuse et ignore l’historique de la droite en matière de destruction et d’aveuglement ainsi que sa multitude de complices encore aujourd’hui». Une vue d’ensemble est alors nécessaire pour saisir la nature diffuse du problème.

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