Critique – Littérature

Le kintsugi en temps de crise

On entre dans le premier recueil de poèmes de Virginie Savard comme on visite une amie blessée. On y décèle tout de suite la fragilité, une sorte de démission aussi, et quelque chose de précieux entre les pages, une lueur qu’il ne faudrait surtout pas chiffonner. Quiconque a déjà eu l’occasion de passer de longs jours figés dans l’angoisse s’y sentira chez soi comme dans son sofa préféré, pas tellement confortable, mais baigné du soleil qui traverse quand même la fenêtre. Je l’avoue, je m’inclus dans le lot, Virginie, et j’ai envie de te saluer, parce que ça prend du courage. Il n’y a aucun doute, la poésie de la déprime est à la mode, mais on ne la retrouve pas toujours si finement dépliée. Virginie Savard est de ceux qui réussissent à diriger avec grâce et grande vérité les lumières les plus sombres. Parmi eux, Frédéric Dumont, Marie Darsigny et Jean-Christophe Réhel. Dès le liminaire, je reconnais cette impuissance devant la détresse: «j’aimerais que ma souffrance ait un objet / que je puisse jeter», mais cette réminiscence n’a étrangement rien de douloureux. Elle me rappelle au contraire l’état d’observation accrue dans lequel la douleur nous plonge parfois. Il s’agit de la grande force de ces poèmes: la justesse du sentiment observateur de celui qui englue le regard de l’être dissocié, affûte ses sens et permet la révélation de ce qui, dans l’ordinaire, émeut.

Dans Formes subtiles de la fuite, on observe la progression d’un état de blessure de l’âme et du corps qui est projeté sur l’environnement («la lumière flâne sur le soir / et je ne sais plus où j’habite»), d’une angoisse qui «expose ses entrailles / sur les murs du salon» et qui devient impossible à éviter. Surtout, le corps témoigne de la dureté de l’épreuve et la rend manifeste. Dans la poétique de Savard, le corps met en relief toute la douleur de l’âme, et c’est une translation importante, puisqu’elle permet de mesurer l’amplitude de ce genre d’affliction. On le sait, la santé mentale, surtout celle des femmes, surtout en littérature, est sujette à bien des regards obliques. Ce n’est pourtant pas un effet de mode ni pour faire joli. C’est une réalité, et c’est en tant que réalité qu’elle est ici décrite.

l’ombre des néons

dessine des visages hostiles

dans le creux des clavicules

la pression des autres corps

contre le mien dans le métro

m’empêche de m’effondrer

l’air grafigne mon calme

Pour se sauver de l’agression, il suffit de s’enfermer et de n’habiter que son corps, quitte à l’observer se casser, puis se loger quand même dans ses derniers retranchements. Puisque dehors est une menace, le corps devient le seul espace possible, et la maison, son univers: «je ne sortirai plus dehors / plus jamais dehors les murs / ont tout ce qu’il me faut». L’existence, tout comme la phrase, est ainsi hachurée et se dresse entre les espaces des limites à ne pas franchir, sous peine d’un inconfort que je reconnais: «dehors les gens / leurs regards les gens leur odeur / béton gouttières voitures les gens / dehors les fils électriques grésillent / les voisins hurlent».

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