Critique – Littérature

Soigner ses mots

Pendant quatre ans, de 2005 à 2009, dans une colonie mennonite de Bolivie, de nombreuses femmes et petites filles peinaient à se réveiller le matin, en proie à des douleurs, des maux de tête et des saignements inexplicables. Certaines avaient des bleus sur le corps, d’autres, des marques de liens aux poignets ou aux chevilles, quand leur pyjama n’était pas déchiré et leurs draps tachés de sperme. Comme elles n’avaient aucun souvenir de ce qui s’était produit, les dirigeants de la communauté ont eu tôt fait de conclure qu’il s’agissait de l’œuvre du diable ou de leur imagination. En 2011, huit hommes (frères, oncles, neveux) ont finalement été condamnés à vingt-cinq ans de prison pour avoir violé, à répétition, seuls ou en groupe, des fillettes et des femmes âgées de trois à soixante-cinq ans. Alors qu’elles étaient dans leur lit, leurs agresseurs vaporisaient dans la maison un puissant anesthésiant vétérinaire avant d’accomplir leur sale besogne.

À elle seule, cette abomination pourrait faire l’objet d’un roman. Mais ce n’est pas sur les faits réels que Miriam Toews a choisi de se concentrer. Sachant trop bien que l’horreur n’a pas besoin d’être soulignée à gros traits pour s’imposer à chaque page, l’écrivaine torontoise, autrice de huit romans, dont Drôle de tendresse, se refuse à répéter les détails des agressions. On ne trouvera pas non plus dans ce nouveau livre une exploration psychologique des traumatismes vécus. À partir de ces événements véridiques, Toews a plutôt écrit un roman choral où elle imagine ce qui aurait pu se passer après les événements, amenant ses personnages à réfléchir aux notions de libre arbitre, de responsabilité, d’autonomie individuelle et de conditionnement social quand tout leur mode de vie les tient à l’écart de ces questionnements.

Ce qu’elles disent (Women Talking, en version originale) met en scène des femmes de trois générations, issues de deux familles différentes (les Loewen et les Friesen), vivant à Molotschna, une colonie mennonite fictive où presque toutes les femmes et les petites filles ont été agressées. Quand s’ouvre le roman, les hommes sont partis en ville payer la caution qui permettra aux violeurs de recouvrer leur liberté jusqu’à la tenue de leur procès. Assises sur des seaux à lait, dans une grange infestée de souris qui fait office de safe space, les femmes délibèrent pendant deux jours pour décider de l’attitude à adopter. Les dirigeants de la congrégation les ont invitées à accorder leur pardon à leurs agresseurs afin «d’assurer à chacun et chacune une place au paradis». Si elles refusent, elles seront bannies et devront s’en aller de par le vaste monde dont elles ne connaissent rien. Les mennonites vivant dans un monde reclus, sans instruction, sans livres ni accès aux technologies modernes, elles n’ont à leur disposition ni carte, ni téléphone, ni voiture. En outre, elles ne s’expriment qu’en plautdietsch, un allemand médiéval qui n’est plus parlé que par une poignée d’individus. Trois options s’offrent donc à elles, toutes douloureuses: «Ne rien faire, rester et se battre ou partir.»

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