Critique – Littérature

Le récit qui émancipe

Il est difficile de faire abstraction, devant ces deux romans de la rentrée automnale 2019, de leurs conditions de production, comme diraient les marxistes: tirés de mémoires de maîtrise en création littéraire déposés à l’UQAM, ancrés dans un certain réel que mettent de l’avant les médias – «Moi, je l’ai vécue toute ma vie cette violence-là», disait Marie-Pier Lafontaine à Nathalie Collard, dans La Presse, alors que Natalia Wysocka, dans La Presse toujours, mentionne que «des parcelles d’une histoire vraie» se racontent dans L’enlèvement de Damien Blass –, ces livres comptent moins de cent quarante pages. Enfin, nous avons affaire à de premières œuvres. On pourrait balayer ces ressemblances sous le tapis; on pourrait aussi tracer de savantes corrélations. L’un des gestes est beaucoup plus excitant que l’autre.

Chienne, de Marie-Pier Lafontaine, frappe les esprits, pour utiliser une formule usée. Sa violence est difficilement tolérable; celle de l’abus, de l’inceste, d’une enfance sous la coupe d’un père sadique. «Aurore l’enfant martyre, toé», est-on tenté de souffler devant cette description tristement surreprésentée dans notre quotidien médiatique; la mère de la narratrice ne manque pas de le lancer à la face de ses filles au petit matin devant leur visage ravagé après une nuit d’horreurs. L’horreur chez Marie-Pier Lafontaine fonctionne par accumulations, petites horreurs – tu ne pisseras point –, grandes horreurs – tu me regarderas jouir –, l’horreur coutumière – «L’enfance n’existe pas. Existent la peur du noir, les engelures et les loups» –, jusqu’à ce que le lecteur, malgré la maigreur du livre et la respiration entre chaque fragment, ne puisse en prendre davantage. Pourtant, il en faudrait davantage: «Je n’arrive pas à écrire avec suffisamment de haine. Que m’arrivera-t-il si ce texte ne suffit pas à le tuer?» La violence des mots, finit-on par comprendre, n’a rien d’un témoignage passif: on entend une voix devenue adulte qui répond coup pour coup – la boxe constitue d’ailleurs la métaphore latente du texte comme prise en charge de son corps, résistance littérale.

Chez Damien Blass, l’écriture met tout à distance: au passé simple, portée par un narrateur omniscient au style froid, l’histoire défile parfois comme un rêve, celui du jeune André soumis aux dogmes de l’Église du Souffle. On sent tout de même l’enfermement de l’enfant, incapable de penser par lui-même, soumis à une belle-mère qui aime à ce qu’on écoute sa loi et qu’on n’ébranle aucune hiérarchie: «Espèce de petit con! Si tu crois que je vais croire à tes histoires de cinglé!» tempête-t-elle après qu’André a assuré avoir aperçu des lueurs dans les champs alentour. «Elle lui ficha un direct dans le sternum»: ça lui apprendra à voir des choses que la Bible n’annonçait pas. Pourtant, c’est André qui avait raison, comme le roman en témoignera, passant du récit d’une famille sectaire à une véritable science-fiction – l’étiquette générique trône d’ailleurs en tête du livre, comme la promesse du renversement des vérités.

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