Critique – Littérature

Le salut par l’autre

Il y a trois ans, à la fin d’une discussion professionnelle, un collègue écrivain m’a poliment demandé des nouvelles. Il savait que je venais de déménager de Montréal à Québec pour des raisons familiales et qu’en raison de cette décision, j’avais dû renoncer à mon emploi de professeur de philosophie. Je lui ai répondu (poliment moi aussi) que j’étais désormais traducteur et que je m’y plaisais bien.

Il a réagi avec une compassion étonnante: il semblait sincèrement s’inquiéter de ma vie actuelle. C’était étonnant, d’abord, parce que c’était injustifié. Mais j’ai compris depuis que, pour lui, traducteur voulait dire pigiste (ce n’était pourtant pas mon cas), c’est-à-dire quelqu’un qui vivote péniblement. C’était également étonnant parce que j’avais toujours pensé qu’il était égocentrique, obnubilé par ses idées, ses projets, ses échecs. Par quel étrange caprice s’était-il mis soudainement à s’inquiéter de ma santé financière? J’ai fini par comprendre qu’en me parlant de cette vie fantasmée de pigiste tirant le diable par la queue, il songeait en fait à la sienne, et que c’est ce qui l’émouvait tant. Pourquoi au fond s’en être étonné? La compassion peut-elle être autre chose: la capacité de s’émouvoir des maux des autres précisément parce qu’ils nous rappellent les nôtres, qu’ils soient passés ou potentiels?

Au fond, ce collègue me semblait assez bien exemplifier le paradoxal rapport des artistes à autrui, qui repose sur la cohabitation féconde d’une sensibilité et d’un égocentrisme poussés à l’extrême. Cette dualité ne fait pas des artistes des êtres «qualitativement» distincts des autres (cette cohabitation est notre lot à tous), mais peut-être simplement de plus puissantes machines à percevoir et à transformer les matériaux dont sont faites nos vies.

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