Dossier

Retrouver la mesure du monde

Entretien avec Renaud Garcia

Le chercheur Renaud Garcia réfléchit au délire d’expansion infinie du capitalisme. Comment faire pour réapprendre à penser la limite?

Si l’on peut envisager la «disparition du ciel» comme son obstruction, très concrète, dans les villes, il faut aussi voir que l’aménagement urbain mené par les promoteurs privés, motivés par la croissance capitaliste, efface aussi la notion même de limite. L’ouvrage de Renaud Garcia Le sens des limites (L’échappée, 2018) est consacré tout entier à ces questions.

Liberté — Dans Le sens des limites, vous soulignez qu’un des effets de l’aliénation capitaliste est la dégradation de l’expérience sensible. Le capitalisme, dites-vous, s’emploie à «nier le monde», nous empêchant ainsi de toucher au fondement sensible de la subjectivité. Vous parlez de l’importance de revenir au corps. Qu’entendez-vous par là?

Renaud Garcia — Il me semblait primordial de partir du corps, car ce qu’on appelle «capitalisme», à mes yeux – mais je ne suis pas le seul à le dire, beaucoup l’ont dit avant –, n’est pas simplement un régime de propriété privée, où une oligarchie capte les richesses et les moyens de production à son profit. Il s’agit d’une culture globale, et cette culture a besoin d’emblée de l’industrie pour se développer, parce qu’elle est fondée sur l’accumulation du capital. Il faut valoriser, soumettre à l’argent et au cycle élargi de la reproduction du capital tous les domaines, de la nature extérieure aux sphères les plus intimes. Dans un chapitre du livre, je m’intéresse notamment à l’ouvrage de Jonathan Crary (24 / 7: le capitalisme à l’assaut du sommeil) qui parle de l’attaque du capitalisme contre le sommeil, dernier temps «mort», lié à un cycle naturel, hors du travail. J’essaie d’y montrer qu’une société où la marchandise est disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre (voyez ces magasins éclairés la nuit alors que les rues sont désertes), toujours exposée, produit forcément une société d’insomniaques, c’est-à-dire de malades: incapables d’installer leur corps dans la différence entre jour et nuit, incapables de se soustraire à l’injonction de produire et incapables de rêver. Or, si l’humain cesse de rêver, disparaît dans le même temps l’imaginaire qui pourrait transcender la société existante.

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