Dossier

Redéfinir les limites pour retrouver le sens du monde

Présentation du dossier.

Nous avons de la chance, à Liberté, notre bureau, perché au troisième étage d’un vieil immeuble, a une large fenêtre donnant sur le mont Royal. À tout moment, il est possible de contempler la texture et la couleur changeante de la végétation sur la montagne, les nuages, les variations de la lumière au fil des saisons. Il n’est pas rare que l’une de nous s’exclame: «Regarde le ciel!» Cela donne alors lieu à de longues séances de méditation à haute voix – pas toujours en lien avec le travail à faire, il faut bien l’admettre, mais souvent liées, d’une manière ou d’une autre, au sujet des textes que vous trouverez dans ce dossier. Ce sont des moments précieux, où les idées se forment et s’échangent aisément. Lorsque les gens nous visitent, c’est toujours la première remarque qui nous est faite, avec stupéfaction: «Oh, la vue!» Oui, oui, nos bureaux sont bien modestes, c’est vrai, mais il y a la vue. Silence. Ce dossier, qui devait paraître à l’été mais qui a été repoussé pour les raisons que l’on connaît, est peut-être un cadeau que l’on se fait, à Liberté, le temps d’une saison, d’un hommage à ces moments de contemplation si nécessaires à l’élaboration de la pensée.

La surprise produite par la vue est proportionnelle à la rareté de l’accès au ciel dans l’espace urbain. À mesure que la ville est accaparée par les intérêts immobiliers et que le territoire est grignoté par un étalement urbain hors de contrôle, le ciel, c’est l’idée toute simple à l’origine de ce dossier, disparaît. La ville se densifie. L’accès à la nature se complexifie. Nous sommes de plus en plus nombreux à vivre enclavés, privés de la possibilité même de contempler l’horizon, de laisser notre regard se perdre dans l’immensité.

La disparition du ciel, filons la métaphore, c’est aussi l’effritement de notre rapport au mystère, à l’impalpable, voire au sacré. Quelles formes de spiritualité cultive-t-on aujourd’hui? Notre vie intérieure, notre imaginaire, sont-ils aussi étroits que les espaces que nous habitons? Nous nous sommes affranchis, et tant mieux, des dogmes imposés par la religion, mais il semble parfois que notre capacité à estimer la valeur de l’immatériel, de ce qui ne peut pas être saisi et quantifié, s’est émoussée.

Étrangement, nous demeurons fascinés par les promesses d’infini. Lorsque nos sociétés lèvent les yeux au ciel, elles le font aujourd’hui pour y projeter des fantasmes de conquête, pour repousser encore les frontières de l’anthropocène. La course à l’espace ne s’est pas évanouie avec la fin de la guerre froide. On rêve toujours d’étendre les mirages de la croissance, les délires d’expansion perpétuelle du capitalisme, au-delà des limites de l’atmosphère terrestre. La rationalité scientifique et l’idéologie du progrès semblent en effet avoir décrété un monopole sur la définition des ambitions de notre époque. Ainsi, la disparition du ciel s’observe également dans l’épuisement de notre capacité à imaginer, à rêver hors de la matrice capitaliste et techno-scientifique.

Tout cela, nous le constations déjà avant de vivre l’expérience inédite et traumatique du confinement pandémique. Au printemps 2020, lorsque nous nous sommes tous, sans exception mais dans des conditions fort inégalitaires, retrouvés pris entre quatre murs, la disparition du ciel a soudain acquis un sens très concret, pressant, nous incitant à réévaluer nos manières de vivre et de concevoir le monde. La valeur de l’essentiel, pour ainsi dire, s’est révélée. Dans l’exiguïté de nos logements et de nos maisons trop petites pour contenir une vie entière, les aberrations de notre monde enclavé sont apparues encore plus choquantes. Comment se fait-il que la majorité des gens soient contraints de vivre dans des espaces aussi précaires et oppressants? Comment se fait-il que nous ne nous soyons pas inquiétés avant de la fragilité d’un système économique qui repose sur l’exploitation salariale? Comment se fait-il qu’autant de gens soient en permanence à une ou deux paies de se retrouver à la rue? Pourquoi l’accès à la nature, au territoire, est-il en passe de devenir un privilège réservé à la bourgeoisie urbaine? Où et quand avons-nous désappris à faire preuve d’imagination et de courage politiques?

La disparition du ciel désigne aussi, et peut-être même avant tout, ce blocage de notre horizon symbolique et politique. Nous avons apprécié la lenteur amenée par le confinement, et durant nos marches quotidiennes nous avons beaucoup regardé le ciel, presque un ciel de campagne tellement il était cristallin. L’air était bon, le silence était clair. Alors que la vie reprend son cours, n’oublions pas de lever les yeux au ciel, et demandons-nous comment y projeter, enfin, des rêves plus justes et plus porteurs.

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