Essai libre

Passer sous la table du déjeuner continental

Comment notre littérature peut-elle affronter son sentiment d’illégitimité? La réponse est peut-être à trouver dans un nouveau tissage de solidarités couvrant tout le territoire américain, du sud au nord.

L’année est 1973; le lieu, un hôtel du centre-ville de Montréal. Une autre année, ce serait Sainte-Adèle, avec Julio Cortázar au menu. Les invités n’étaient néanmoins pas piqués des vers cette année-là: Édouard Glissant, Severo Sarduy et son baroque étourdissant, René Depestre, Roberto González Echevarría, qui mêle rumba, poésie et baseball, en plus d’un écrivain brésilien, Gilberto Mello Mourão, de quelques États-Uniens et du gotha des lettres québécoises. Ne cherchez pas de noms d’autrices; aucune n’était conviée à prendre la parole comme intervenante durant les huit jours de discussion: le canon américain se décide entre hommes. On aimerait pouvoir dire, autres temps, autres mœurs… C’était la traditionnelle Rencontre québécoise internationale des écrivains, dont Liberté publiait alors intégralement les actes dans de savoureux numéros doubles. Au fil des ans, les sujets abordés oscilleraient entre les enjeux littéraires («L’écriture et l’errance», «Écrivain et lecteur», «Littérature et réalité») et les questions d’engagement («La femme et l’écriture», «Où en sont les littératures nationales?», «L’écriture est-elle récupérable?»).

Donc, 1973. Le sujet choisi, roman des Amériques, est vaste et témoigne d’un réel désir d’ouverture. Huit jours pour en jaser, créer des affinités transaméricaines, développer des stratégies pour rayonner sur le continent, pour aligner la littérature québécoise avec ses voisines. Après tout, Alfred DesRochers n’avait-il pas affirmé, il y a déjà trop longtemps (en 1931), que «le Canada est une terre d’Amérique», que «nos insuffisances littéraires et artistiques, comme notre recul économique, proviennent d’ignorer ce fait accompli»? Grâce au sténographe engagé par Liberté, toutes les interventions de la Rencontre et les discussions ont été consignées. Est-ce donc dire, à l’encontre de tous les tenants d’une irréductible singularité de la littérature québécoise, qu’une réelle rencontre avec les lettres du continent a eu lieu avant la fin des années 1980, moment dorénavant consacré par toutes les anthologies et les histoires littéraires récentes comme celui de la grande ouverture du Québec au reste de l’Amérique – ce qui est bien une manière de ramener cet excentrement à une mode passagère et à faire de Volkswagen Blues le grand parangon de ce courant? Mais quelles pensées occupent les écrivains des Amériques autour de leur déjeuner continental? De quoi parlent Édouard Glissant et Jacques Ferron, qui se reposent, le matin du septième jour, en attendant que leur bagel soit grillé à point? Est-ce que Sarduy, Echevarría et Gilles Marcotte, tous amateurs de baseball, jasent de Roberto Clemente, mort l’année précédente en tentant d’aider les Nicaraguayens à se relever d’un terrible tremblement de terre?

S’il faut se fier aux échanges de la séance inaugurale, la conversation hypothétique autour du joueur de Pittsburgh devait être plus amène que celle entre Glissant et l’auteur de L’amélanchier. L’écrivain martiniquais avait le mandat de lancer les discussions et devait prendre, en ce premier jour des rencontres, la parole après André Belleau, qui présidait la discussion et qui avait placé les échanges sous la figure tutélaire d’un intellectuel vénézuélien des Indépendances, Andrés Bello (Andrés de Jesús María y José Bello López). Le jeu onomastique révélait des affinités plus profondes, notamment sur la dimension identitaire de l’écriture dans les Amériques, que ce simple hasard des sonorités. Mais déjà, Ferron, éminence de la grande corne, pourfendait ce choix, prenait la parole qui venait pourtant d’être cédée à Glissant, et réclamait que la rencontre soit placée sous l’égide de l’écrivain haïtien Jacques Stephen Alexis. Et ainsi commença la profonde incompréhension entre Glissant et Ferron.

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