De amicitia

La bibliothèque de Robert Lévesque, c’est bien connu, est infinie – et nous trouvons plaisir à l’inviter, chaque numéro, à en déballer une petite part.

Le hasard me guide souvent sur le chemin de mes lectures. Quel maître plus susceptible de surprendre, plus sournois que lui, pourrait m’être de meilleur conseil? Quel programme pourrait être le bon, le sûr, l’efficace? Autant ma bibliothèque n’a aucune organisation, ne répond pas d’un classement le moindrement logique, autant ma façon d’y piger un livre n’est guidée la plupart du temps que par le désir d’aventure. Je me livre à ce que l’on pourrait appeler la fortune, une déesse aux yeux bandés qui alpaguera pour moi tel bouquin, tel autre, sachant, bien sûr (là est ma seule organisation, une protection), qu’elle ne trouvera pas dans mes rayonnages de l’ivraie, que du bon grain; le seul ordre étant celui de la qualité, je n’y place que les auteurs que j’aime, des plumes admirées et certaines amies…

Georges Perros, qui a gagné sa croûte comme lecteur plus que comme écrivain, avait sa façon à lui, sarcastique et humble, d’expliquer comment il s’y prenait pour choisir un livre au moment de se livrer à son activité préférée (venant après la moto, la pêche, le vent de Bretagne en pleine gueule et l’amour de sa meuf russe); c’est une scolie comique qu’on trouve au hasard d’un de ses Papiers collés: «Je passe le soir devant le cul de mes livres, afin d’en choisir un, comme un caporal passerait en revue une rangée de colonels.»

Le chroniqueur des Papiers collés savait, il s’en était assuré, qu’il ne pourrait pas être victime d’un choix malheureux car, dans sa bibliothèque de simple caporal à Douarnenez, ses colonels à choisir en revue avaient tous de la classe, que des pointures; c’étaient Héraclite, Shakespeare, Cervantès, Joseph Joubert, Kierkegaard, Strindberg, Tchekhov, Kafka, Thoreau, Melville, Mallarmé, Rimbaud, son cher Paul Valéry, Céline, Michel Leiris, Butor, Louis-René des Forêts, tous des officiers supérieurs de l’armée littéraire universelle, armée sans frontières, qu’elle soit de cavalerie, d’infanterie ou d’aviation, de marine, le régiment était de première qualité et il n’y avait aucun risque de tomber sur un faux-cul.

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