Nous n’irons plus au bois

La journaliste et traductrice Véronique Dassas observe l’Italie, où elle vit, et renvoie à Montréal, où elle a longtemps vécu, un écho à la fois personnel et politique.

Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité.

— Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques

Avant que le virus nous cloue à la maison, la mobilité semblait être devenue un impératif. Après le virus, nous la retrouverons sans doute à moins que le petit malin nous ait fait muter.

Quelques paradoxes nous taraudent déjà. Il faut être mobile dans sa tête, passer en une microseconde d’un sujet à l’autre, d’un média à l’autre. Mais on ne quitte jamais son réseau, sa tribu, son jardin secret, ces données bien au chaud dans les portables, qui nous rendent mine de rien une certaine immobilité.

Il faut bouger, faire du sport, entretenir la mobilité de ce corps que l’immobilité finira fatalement par gagner, mais on mène plus que jamais des vies de sédentaires.

Il faut bien sûr être mobilisable sans discussion par le travail.

Et quand on ne travaille pas, il faut partir en vacances, mais sans véritable rupture avec l’ordinaire puisque, de ces voyages-là, on revient toujours à l’immobile maison.

Le tourisme, comme les vacances, est parmi les effets pervers du travail salarié et sédentaire.

Il n’y a jamais eu autant de destinations possibles, de trajets faciles, d’itinéraires rapides, de beds avec breakfast, de chez-soi d’un jour ou deux à l’autre bout de la terre. On peut avoir l’illusion, l’espace d’une semaine volée à l’hystérie productive, d’avoir pignon sur une rue de Singapour, de Syracuse, de Saragosse, de Sydney ou de Saint-Malo. On peut rêver désormais de visiter, en quelques week-ends et pour pas cher, toutes les villes d’importance dont le nom commence par M en Europe… C’est incongru, mais c’est possible. Air Transat, EasyJet, Airbnb sont là pour ça et, en quelques clics, le bureau, le comptoir, le négoce vous sembleront tout à coup plus supportables parce que désertables.

Le tourisme fait partie du bruit de fond de nos univers, de la propagande doucereuse qui formate nos cerveaux de citoyens du monde libre, selon l’expression typiquement guerre froide, certes, mais qui continue de faire illusion. C’est une évidence et encore une preuve de statut, mais pas seulement; un élément important de la vie des riches, mais pas seulement; l’évidence saute aussi aux yeux de ceux qui ne le sont pas du tout.

Le tourisme devenu industrie se vend à toutes les bourses.

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