Tourner les coins rond

Pour sa dernière chronique, Camille Toffoli fait le point sur un enjeu féministe actuel dans une analyse aussi fine que perspicace.

J’ai entendu parler du barrel racing pour la première fois l’été dernier, alors que je voyageais en Idaho avec un ami. Pris d’un élan d’intérêt pour la culture locale, nous avons cherché des événements de rodéo auxquels nous pourrions assister et fini par trouver l’annonce d’une compétition qui devait avoir lieu dans la petite municipalité de Bliss, et qui portait la mention «only ladies event». J’étais surprise de tomber sur quelque chose qui s’apparentait à un espace non mixte dans le berceau de la culture redneck, alors j’ai fait quelques recherches et découvert que la course entre barils est une épreuve réservée aux femmes dans les compétitions équestres westerns, alors que toutes les autres sont essentiellement pratiquées par des hommes. Le concept est simple, mais la réalisation, spectaculaire: trois barils sont disposés afin de créer un trèfle dans l’arène, et les cavalières doivent les contourner le plus rapidement possible, suivant un trajet précis, en évitant de les faire tomber. Cette discipline a été popularisée dès le milieu du siècle par une association de Texanes, des femmes et des filles de ranchers qui avaient dû reprendre momentanément les rênes de l’entreprise familiale pendant la Seconde Guerre mondiale et qui revendiquaient leur place dans le milieu du rodéo.

Nous avons finalement dû abandonner notre projet de nous rendre à Bliss, à cause d’imprévus, mais mon attrait pour ces courses de cowgirls est demeuré vif, assez pour me motiver à me rendre au mythique Festival western de Saint-Tite. Pour atteindre le stade où se tient le dimanche matin une des finales de rodéo, nous stationnons la voiture derrière une file interminable de pick-up, puis marchons plus d’une demi-heure en observant les champs remplis de campeurs motorisés. La rue principale est bordée de kiosques de nourriture où les gens achètent du café dans des gobelets en styromousse et des galettes à la mélasse cuisinées par des grand-mères du village. Même si le festival de Saint-Tite dispose d’un budget comparable à celui des grands événements culturels de la Place des Arts, le rassemblement a gardé une atmosphère communautaire. Nous prenons place dans les estrades bondées, où nous détonnons avec nos pulls de laine et nos Dr. Martens. Autour de nous, les gens chaussent fièrement des bottes de cowboy aux motifs brodés, et presque la moitié de l’assistance porte un coupe-vent aux couleurs d’une compagnie de quatre-roues.

Pendant la première heure de compétition, nous regardons des cowboys tomber en bas de chevaux sauvages déchaînés, attraper des veaux à l’aide de lassos et maîtriser des bouvillons à mains nues. Un instant, je ressens une sorte de culpabilité d’avoir dépensé quarante dollars pour me retrouver là, dans une foule essentiellement composée de personnes blanches, que j’imagine avoir une conception discutable de l’éthique animale, mais la fébrilité l’emporte sur mes scrupules lorsque j’entends le commentateur annoncer le début de l’épreuve de barrel racing. Je souris en voyant les cavalières s’élancer au galop, avec une chanson de Shania Twain en arrière-fond. La vitesse et l’agilité avec lesquelles elles se déplacent dans l’arène sont impressionnantes, mais ce qui me fascine, surtout, c’est l’étonnant mélange de puissance et de féminité qu’elles dégagent. Sur l’écran géant où elles apparaissent en gros plan, j’observe le détail de leur habillement: leurs jeans moulants, leurs chemises westerns à motifs fleuris, leurs longs cheveux détachés, teints blond clair pour la plupart. Elles correspondent à certains standards physiques comme peu de femmes de mon entourage, mais elles dirigent leur monture avec des mouvements vifs, qui ignorent la coquetterie. Femmes dans un univers éminemment masculin, elles n’ont rien de «garçonnes», mais leur rôle n’est certainement pas celui de la soumission non plus.

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