Éditorial

Nous n’avons plus le temps

La dernière fois que nous nous sommes assises pour rédiger un éditorial, l’hiver passé, nous ne pouvions pas nous douter que nos vies s’apprêtaient à changer du tout au tout. Dans le dernier numéro de Liberté, nous célébrions l’arrivée, enfin, du «temps des enfants». Nous nous disions tous émerveillés par la vigueur des mouvements sociaux aujourd’hui portés par les jeunes qui, soulignions-nous, nous rappellent à l’ordre en revendiquant le droit à un avenir décent, alors que le monde se tient sur le seuil de l’effondrement climatique. Il était alors facile de célébrer cette fougue, ce courage politique… tout en remettant le changement à plus tard. Nous avons en tête cet horizon effrayant, mais abstrait, de l’année 2030, date à laquelle il faudra avoir réussi la révolution énergétique, afin de réduire drastiquement les émissions de gaz à effets de serre à l’échelle planétaire. Mais c’est comme si jamais, avant le printemps dernier, nous n’avions sérieusement envisagé que des catastrophes d’envergure, assez graves pour ébranler le monde entier, puissent survenir bien avant la prochaine décennie.

C’est ainsi que le 13 mars, le gouvernement du Québec annonçait la fermeture des écoles, des universités et des services de garde, en réaction aux premières éclosions de covid-19 dans la province. Dix jours plus tard, sans avoir eu le temps de mesurer l’ampleur de ce que nous nous apprêtions à vivre, nous nous retrouvions totalement confiné·es. Nous avons alors assisté à l’effondrement, en direct, de l’économie mondiale. Nous avons constaté l’atterrante fragilité d’un système économique et politique incapable d’assurer le bien-être des populations. Nous avons vu l’angoisse et la détresse s’installer dans les communautés les plus vulnérables. Nous avons vu les travailleurs et travailleuses des services essentiels se rendre courageusement au boulot tous les jours pour un salaire dérisoire. Nous avons perdu le luxe de détourner le regard lorsqu’on nous montrait les conditions dans lesquelles on parque les vieux, les vieilles, dans l’attente de la mort. Nous avons été forcé·es d’admettre notre propre fragilité, alors qu’il a fallu s’organiser seul·es pour soigner et éduquer les enfants, prendre soin de nos proches, nous nourrir et travailler, tout cela en même temps et dans un espace restreint. Nous sommes aujourd’hui placé·es dans une posture de dépendance totale par rapport au salariat et à des services publics insuffisamment financés. La situation «normale» est, pour beaucoup trop de gens, critique, alors imaginez la situation de crise. Non, nous n’étions pas prêts à faire face à une pandémie, et c’est une évidence, car tout nous empêche constamment d’assurer nos arrières. Nous n’en avons tout simplement pas les moyens. Notre dignité et notre autonomie, nous l’avons bien vu, sont précaires, si précaires.

Or tout cela n’est qu’un avant-goût de ce que l’avenir nous réserve. On sait maintenant que l’apparition des pandémies est influencée par les changements climatiques. La perturbation des écosystèmes, par exemple, augmente les risques de transmission des agents pathogènes entre les espèces animales, puis entre les animaux et les humains. Les risques de prolifération de nouvelles maladies seront vraisemblablement accrus dans les années à venir, à mesure que l’environnement se dégrade et que l’équilibre entre les espèces est compromis. Et bien sûr, cela s’ajoute à l’intensification des autres types de catastrophes provoquées par la crise climatique: tempêtes tropicales, inondations, sécheresses, désertification des sols, conflits liés à l’accès aux ressources… La propagation des maladies infectieuses devient un facteur aggravant partout où la misère s’installe. Traverser une pandémie au Canada, où le régime politique, l’économie et les institutions sont stables, et où l’État est relativement favorable à la redistribution matérielle, est éprouvant. Imaginons un instant la vie pandémique dans les régions du monde déjà secouées par des crises politiques, par la pauvreté extrême et par les effets des changements climatiques. Nous ne sommes pas prêt·es, nulle part, à faire face à la crise qui vient.

Il n’est pas certain non plus que nous sachions tirer leçon des derniers mois. Même au plus fort de la pandémie, il se trouvait encore un bon nombre de gens pour critiquer la «générosité» des mesures de soutien offertes aux personnes en difficulté, ou alors pour balayer du revers de la main l’importance de l’effort individuel pour protéger les plus vulnérables. Si l’exigence de se tourner vers la solidarité dans pareilles circonstances nous est apparue comme une évidence, cette vision est loin d’être unanimement partagée. La montée alarmante des discours conspirationnistes et des mouvements de «dissidence» face à la santé publique en témoigne, chez nous comme ailleurs. C’est peut-être, au fond, l’élément le plus troublant de toute cette histoire: alors que nous avions une opportunité inédite de repenser l’organisation de nos sociétés, dans une perspective écologiquement plus responsable et socialement plus juste, nous avons vu, au contraire, une intensification de la méfiance et des divisions.

Quelle est notre part de responsabilité dans ce fiasco, à nous, gens de gauche et gens de lettres, qui ne cessons de répéter l’importance de se recentrer sur des valeurs collectives, solidaires? Nous ne pouvons pas observer la montée des discours paranoïaques et intolérants sans nous questionner sur notre propre incapacité à rallier, à convaincre les nôtres. Nous n’avons tout simplement plus le luxe de contempler passivement la mise en échec de nos convictions et de nos aspirations. Nous n’en avons plus le temps. Quelle est donc la marche à suivre? Vers quel horizon se tourner pour faire advenir un monde durable? Peut-être en commençant par lever les yeux au ciel, pour apprendre à estimer, à aimer quelque chose qui nous dépasse.

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