Ce qu’on perd à être heureux

La dématérialisation de l’enseignement ruine l’éducation.

Quand je suis allé chercher mon aîné dans la cour des petits, le 12 mars dernier, l’éducatrice du service de garde m’a conseillé de ramasser toutes ses affaires, parce qu’on ne se reverrait probablement pas le lendemain. Le soir, ma blonde et moi nous sommes dit: pas demain, et sûrement pas lundi non plus… Nous n’osions pas tout à fait le formuler encore, mais nous estimions déjà la durée du confinement à plusieurs semaines, le temps «d’aplatir la courbe». Jamais nous n’aurions cependant pu imaginer comment l’angoisse du temps distendu, la tension sociale, l’anxiété devant l’inconnu nous transformeraient.

Je suis passé au bureau le lundi suivant. J’avais apporté des sacs d’épicerie dans lesquels j’ai fourré mes notes de cours, des feuilles brouillon pour les enfants et un de ces livres que les éditeurs scolaires nous envoient dans l’espoir qu’on les mette au programme, Le meilleur des mondes, d’Aldous Huxley. Je l’avais déjà lu à l’âge où il était convenu que les gars comme moi lisent ce genre de livre et vivent quelque chose comme une épiphanie: «Hé, John le Sauvage, han? Ouf.» Ben oui.

Deux semaines plus tard, le gouvernement annonçait la reprise des sessions collégiale et universitaire à distance. J’étais en train de laver l’épicerie au savon à vaisselle quand ma blonde m’a appris la nouvelle. Sur Facebook, des collègues se demandaient comment faire pour donner leurs cours en visioconférence, angoissant à l’idée de ne pouvoir transmettre leur connaissance fine du Parnasse ou du décolonialisme papou; d’autres gardaient un silence non moins éloquent. André X, qui avait passé l’essentiel de sa vie professionnelle à se plaindre des étudiants qui n’écoutaient pas ses consignes, rivalisait à présent d’ingéniosité pour résoudre des problèmes qui ne se poseraient jamais. La présidente de ma fédération syndicale dénonçait, quant à elle, une «situation anxiogène». Heureusement, c’était l’heure de l’apéritif.

Le souper n’a pas été simple, la soirée non plus. Depuis le début du confinement, les enfants ne font plus de sieste, et s’ils ne sortent pas au cours de la journée, ils décompensent aux pires moments. J’ai été réveillé au cours de la nuit par mon grand, qui a mouillé son lit pour la première fois depuis presque deux ans. J’ai défait ses draps et l’ai lavé sous la lumière crue de la salle de bain. Il était 5h20, le soleil pointait au bout de la rue. Mon garçon m’a dit: «Papa, est-ce que je pourrais me lever tout de suite?»


La grande réussite du roman Le meilleur des mondes réside dans la tension qu’il génère entre une vision utopique d’une société fondée sur le bonheur et son pendant dystopique: le monde qu’il représente fonctionne admirablement bien, mais, en tant que lecteurs, nous l’appréhendons à partir du point de vue de personnages marginaux (exclusivement masculins) qui signalent ce qu’on perd à être heureux.

L’hyperconnectivité de notre monde présente des caractéristiques semblables: la mondialisation des échanges fragilise l’espèce humaine entière, en plaçant n’importe quelle personne, de Wuhan à la Côte-Nord, à la merci du même virus; en contrepartie, elle permet aussi de lutter plus rapidement contre de telles pandémies, tant du point de vue de la recherche scientifique que de la diffusion d’informations. Elle rend également possible l’espèce de «pause» que nous vivons présentement, grâce aux outils informatiques vers lesquels on nous dirige de plus en plus instamment.

Cette tendance n’est cependant pas nouvelle. Je me souviens de mes premières années d’enseignement au collégial, lorsque le responsable des «technologies de l’information et des communications» était célèbre parmi mes collègues pour l’espace qu’il occupait dans la filière «éléments supprimés» de nos boîtes de courriel. Le mobilier de nos classes se déglinguait sous nos yeux, nous manquions de dictionnaires et de Bescherelle, les serveurs de notre établissement nous lâchaient régulièrement, mais lui nous invitait à suivre des formations pour dynamiser nos présentations PowerPoint et créer nos propres séquences ludopédagogiques. Ça a commencé à être moins drôle quand l’administration a effectivement acheté des tableaux blancs, des chaises mobiles pour les classes dites «actives» (faisant des nôtres, par opposition, des classes passives et peut-être même dépassées) et des projecteurs multifonctions. Huit ans plus tard, nos classes ordinaires sont en si mauvais état que leur aspect est bel et bien sur le point de motiver leur abandon.

Mais ces méthodes appartenaient encore à l’ère ancienne de l’escroquerie «à la libérale», qui, comme la mafieuse, vise à détourner, un tableau blanc à la fois, l’argent affecté à la chose publique vers l’industrie, sans que personne méprise le petit profit. Avec la COVID-19, c’est toutefois dans un tout nouveau système que nous nous apprêtons à faire passer le système d’éducation – celui de l’intégration des services publics au sein même du système capitaliste, comme l’une de ses facettes déjà réifiées –, et non seulement le faisons-nous de bonne foi, mais nombre d’entre nous semblent même heureux de trouver des solutions durables aux problèmes temporaires que nous traversons: des méthodes «clés en main», faciles, innovantes et fun! Or, «c’est là […] qu’est le secret du bonheur et de la vertu, affirme le directeur du Centre d’incubation et de conditionnement de Londres-Central dans Le meilleur des mondes, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement: faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper.»


C’est au début d’avril que les cours ont officiellement repris. J’ai repensé mes évaluations et revu mon calendrier, puis écrit un long courriel à mes étudiant·e·s. Je leur ai dit que je m’adapterais à eux (à la condition qu’ils possèdent un ordinateur branché à Internet) et qu’ils devraient s’adapter à moi. Mais j’avais sous-estimé ce que serait le travail à distance avec les enfants à la maison. Depuis le début de la crise, je suis réveillé presque chaque soir par un pipi ou par un cauchemar, passant le reste de la nuit dans un lit d’enfant, un pied dans les côtes et une odeur de fond de tête pour me rappeler à mes sentiments les meilleurs. Puis, dans ces dispositions, ma blonde et moi devons gérer la crise pour avoir l’assiette rose (maudits soient les inventeurs de vaisselle de couleur!), le brossage de dents, l’habillage... Ce sont les mêmes crises qu’avant la crise, encadrées par les mêmes obligations de performance qu’auparavant; ce qui a changé, ou plutôt disparu, ce sont les moyens d’occuper notre progéniture. Et maintenant que j’ai reçu une nouvelle ronde de correction, je devrais réellement travailler le soir, après que les enfants se soient endormis. Sauf que plus je me couche tard, plus je suis fatigué le lendemain, et moins je suis patient avec les enfants et efficace au travail.

J’ose à peine imaginer le niveau de tension chez les familles défavorisées, dites «à risque».

«Un homme civilisé n’a nul besoin de supporter quoi que ce soit de sérieusement désagréable», prétend toutefois Mustapha Menier, l’un des dix administrateurs mondiaux du Meilleur des mondes. C’est en gros ce que je me dis en m’acquittant de mon travail dans une forme éminemment lo-fi (documents téléversés sur le portail du cégep, échanges de courriels avec les collègues et les élèves, travaux reçus en ligne, corrigés en mode révision dans Word). Mais ces efforts ne remplacent pas l’enseignement en classe, dont j’ai tout récemment appris qu’il se nommait «en présentiel». Ils n’en sont même pas une sorte de succédané appauvri. Ils ne font qu’en maintenir l’illusion, à travers sa caractéristique la plus visible: l’évaluation, comme si la note finale était garante des apprentissages effectués. Ainsi, ce que les balbutiements de l’enseignement à distance mettent en évidence, c’est le stade déjà avancé de la transformation de l’école par les besoins des sociétés capitalistes dans lequel nous nous trouvons – exactement ce que nous observons par ailleurs dans les CHSLD et les services de santé. Sur le plan éducatif, c’est aussi la réduction de l’école démocratique, dont l’objectif est de former des citoyens aptes à participer à la vie de la Cité, à sa fonction utilitaire: distinguer les individus les plus aptes à la poursuite d’études universitaires des autres, ceux que Brian Myles, du Devoir, appelait «le bon grain» de notre jeunesse, et qui se destinaient aux plus hauts métiers, évidemment pas en éducation, sur la base de leur cote R.

Mais ce que nous appréhendons comme une perte n’est peut-être que le signe d’un biais culturel. Les personnages du Meilleur des mondes sont conçus en éprouvettes, puis confiés à un tiers au nom de l’État.

Notre école n’a pas toujours eu la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. La classe en tant que contexte d’apprentissage uniformisé ne s’est imposée en France qu’au XIXe siècle. Sa structure est simple: un maître, des élèves, un lieu de rencontre. Paradoxalement, c’est aussi cette simplicité de moyens qui permet une grande variété de pratiques. Quand je pense à l’enseignement à distance, même en mode synchrone (par visioconférence), j’ai tout de suite l’impression d’être privé de mes meilleures armes de prof. Vais-je l’avouer? Je n’enseigne pas vraiment: je donne un spectacle, dont la fin est l’apprentissage. Je peux arriver à l’apprentissage sans le spectacle, mais je ne peux ni convaincre, ni séduire, ni induire en erreur, ni, surtout, échanger, reprendre, rebondir, être trompé ou ému, participer à cette œuvre collective qu’est une classe de quarante humains en processus d’apprentissage à travers un dispositif informatique. C’est une perte nette, qui me prive, ainsi que mes élèves, de la réciprocité et du dynamisme que le canevas de la classe permet.

Plus important encore est le déplacement que le passage en ligne suppose, du lieu public au lieu privé. Enseigner, apprendre à distance, c’est surtout vivre à distance: chacun chez soi, c’est-à-dire en famille, absolument désolidarisés les uns des autres. Il ne manque que la Patrie pour sauver le monde. Mais, alors que tout rassemblement est interdit et que les gouvernements de la planète entière semblent prêts à se lancer dans le monitorage biométrique de leurs sujets citoyens, la perspective d’une société de moins en moins politisée – d’un monde de moins en moins politique – ne me paraît pas exactement de bon augure, et d’autant moins que l’espace public ne disparaît pas: il ne fait que se déplacer. Dois-je rappeler que la suite Classroom appartient à Google; Teams à Microsoft, etc.? Voulons-nous réellement confier à des multinationales le soin d’héberger nos lieux de rencontre, d’apprentissage et de délibération?

Il y a actuellement autour de 90 000 enseignants au préscolaire, au primaire et au secondaire au Québec, et environ 20 000 au collégial. Dans une perspective économique lean, de combien d’entre eux pourrions-nous nous départir pour maintenir le système éducatif québécois à un niveau jugé fonctionnel? Voilà le vrai rêve mouillé des assistants-gérants qui nous servent de décideurs: un conseiller pédagogique pour la production de contenu par matière scolaire, un technicien informatique par école, des assistants à la correction payés à la copie, le tout administré par de grands «Centres de services scolaires» entièrement soumis au marché, et ce sont des millions économisés qui iront en réductions d’impôts. Un frisson me parcourt quand je pense que c’est nous, les profs, qui, dans l’enthousiasme de faire notre part en période de crise, nous efforçons de faire fonctionner au mieux ces gadgets bancals que Google, Microsoft et les autres s’apprêtent à nous revendre comme les moyens d’économiser sur le coût du service dont nous vivons.

Dans Le meilleur des mondes, aucun accroc n’est toléré à la devise «communauté, stabilité, identité» de l’État-monde: ni spécificité culturelle ni originalité individuelle. Il n’existe aucune politique, mais elle n’est pas nécessaire, comme dans un monde où les conflits politiques sont réglés par des contrats marchands – presque déjà le nôtre. Ma blonde me texte de notre chambre: «bonne nuit». Je l’embrasse virtuellement. Nos échanges de plus en plus fatigués passent par des objets et des infrastructures qui appartiennent à des compagnies enregistrées dans des paradis fiscaux, dont l’actuelle pandémie a fait exploser les profits. Ils y sont également stockés, prêts à être retournés contre nous. Il faudrait pouvoir refuser cet état de fait, lutter contre chacun des petits renoncements qui y ont mené, mais il est tard, très tard, et la journée de demain ne s’annonce pas moins difficile que celle qui s’achève. Je me sers un autre verre en réfléchissant au destin de John le Sauvage, qui à la fin ne s’exprime plus qu’en citant un auteur du passé. De toute façon, «la civilisation n’a pas le moindre besoin de noblesse ou d’héroïsme. Ces choses-là sont des symptômes d’incapacité politique. Dans une société convenablement organisée comme la nôtre, personne n’a l’occasion d’être noble ou héroïque.»