Critique – Fiction

La logique de l’histoire

Deux romans d’Aurélien Bellanger explorent le territoire pour mieux saisir la société.

On pense tout de suite (et tout le monde l’a fait) à Houellebecq. Mais c’est facile. La narration employée par Aurélien Bellanger adopte un ton détaché rappelant celui de l’écrivain damné des lettres françaises, ses romans procèdent à une réduction des personnages à des types, voire, comme chez Houellebecq, à des fonctions sociales. De plus, Bellanger intègre à ses textes non pas des traités scientifiques sur les particules élémentaires, mais des devis techniques sur la thermodynamique ou le ballast employé pour la construction d’une voie de TGV. Hormis ces ressemblances, pas de scènes érotico-mocheton chez Bellanger, un peu de déprime, mais aucune lassitude métaphysique, beaucoup de personnages, mais surtout aucun romantisme, cette surprenante foi en l’amour qui, même s’il est toujours souffrant et impossible, inonde chaque roman houellebecquien.

Tant dans son premier roman, La théorie de l’information (2012), que dans L’aménagement du territoire (2014), Balzac et Zola, plus que Houellebecq, sont les maîtres à penser de Bellanger. La théorie de l’information propose en effet de faire l’histoire technologique française des quarante dernières années, du Minitel aux fournisseurs d’accès Internet, avec pour personnage central un jeune homme nommé Pascal Ertanger, une sorte de Rastignac sans autre passion que le défi informatique. Il profite de la fatuité des grandes entreprises, notamment de France Télécom, pour proposer aux Français un nouveau modèle de consommation de l’information. Il deviendra riche, mais sans vraiment le souhaiter; il fera la une des journaux, sans pourtant profiter de cette célébrité pour «arriver». Motivé uniquement par l’avancement technologique permettant d’améliorer les systèmes de partage et de stockage d’informations, Ertanger ira jusqu’à recomposer l’ADN des abeilles pour y encoder l’information qui compose, grâce à Facebook ou à tout autre réseau social, la vie de chacun. Balzac, donc.

Puis Zola. Les dynasties familiales, la terre, voire la roche-mère et le train se trouvent au cœur de L’aménagement du territoire. Partant de l’hypothèse selon laquelle les civilisations humaines naissent et meurent selon les capacités des hommes à organiser le territoire qui leur est imparti, Bellanger construit une sorte de roman expérimental où s’affronteront, dans la petite commune inventée d’Argel, en Mayenne, les familles Taulpin, Piau et d’Ardoigne. Les premiers sont des représentants de la noblesse du génie industriel français, des self-made-men qui font jouer leurs contacts politiques et leur poids économique pour obtenir les contrats importants donnés par l’État. Les deuxièmes forment une famille d’agriculteurs sans plus d’héritiers, depuis toujours en froid avec les Taulpin, leurs parents par alliance. Conservateurs ou anarchistes, les descendants Piau sont en tout cas insatisfaits de la manière dont le pays est économiquement et «identitairement» dirigé. Quant aux d’Ardoigne, ils portent le nom de la rivière qui coule au pied de leurs terres et traverse le département. Le vieux marquis est le dernier héritier de cette noble famille millénaire, qui a eu pour tâche de protéger ce bout du royaume de France des sécessionnistes celtes et bretons.

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