Critique – Poésie

Les griffes du poète!

Les salves épidémiques de Jean-Marc Desgent et les sonnets radicaux de Minos Nitrof.

Il viendra peut-être un temps où les poètes seront assez dangereux pour qu’on leur tire dessus. Pour l’instant, pas de doute, les plus dégriffés de la meute tiennent parole au micro de nos institutions vénérables, lançant leurs mots en l’air comme des fleurs séchées dans un pot-pourri. Ça embaume la pièce, ça fleure bon, c’est chic comme du pain sur la table. Des chiens savants parlent de Lautréamont comme si c’était du bonbon, on avale tout et on en redemande. C’est qu’elle se porte bien, la littérature, quand elle finit par se faire voir. Personne, semble-t-il, n’a demandé son avis à Réjean Ducharme. Ils ont peur qu’il ouvre enfin la bouche, et qu’il carabine à tous les vents: «Tiens, ma gang d’osties de comiques, la v’là, votre littérature!»

Parmi les grands insensés qui continuent de percer la voûte du langage pour en accueillir le mystère en poussant les hauts cris, je ne vois que Jean-Marc Desgent pour continuer de tirer dans la foule, revolvers aux poings, en prenant au pied de la lettre l’acte surréaliste le plus simple. Encore faut-il que ces revolvers à cheveux blancs soient chargés de sève, bandés comme des corps, pour libérer leur feu. Desgent, après avoir publié Vingtièmes siècles en 2005, pouvait-il faire autrement? Ce livre-méduse a pétrifié tant de langues qu’il est presque devenu un boulet pour son auteur. Un livre d’une telle portée, dont l’influence n’a pas fini de se lover dans les ressacs et les replis stylistiques de ses contemporains, est rapidement devenu l’éléphant dans la pièce. Selon ses dires, un jeune poète lui a carrément reproché de l’avoir publié: «On n’écrit pas Vingtièmes siècles à cinquante ans!» Comme si nous pouvions accuser nos aînés de notre propre médiocrité! Et loin de s’être calmé, Desgent a continué d’écrire à la pointe de la lame, jusqu’à cette injonction récente catapultée aux Éditions de La Grenouillère: Ne calme pas les dragons.

Un mot d’abord sur cette maison d’édition pilotée par l’écrivain Louis-Philippe Hébert. C’est en 2010 que ce dernier a fondé La Grenouillère à partir de La Grenouille Bleue, maison issue des Éditions du cram et lancée un an auparavant par l’écrivain Alain Gagnon. La collection qu’inaugure Jean-Marc Desgent avec Ne calme pas les dragons s’intitule «Les Classiques du xxi e siècle». Son ambition est de publier «des inédits d’écrivains dont la qualité de l’œuvre a été soulignée par les prix les plus prestigieux». Je passerai sur cette obsession des prix qui contamine à grande échelle notre petite littérature, mais ne m’empêcherai pas de souligner le ridicule de vouloir créer des classiques comme on fait surgir des golems. Classique, la poésie de Jean-Marc Desgent? Épidémique est le terme qui me vient plus facilement à l’esprit.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 303 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!