Critique – Scènes

Dans la mire du female gaze

Le Festival Phénomena, qui se consacre à l’art «inclassable, indiscipliné et atypique», présentait dans sa dernière édition Numain, de Stéphane Crête. La plus récente création de cet artiste, connu pour son travail expérimental et provocateur, est un solo d’une heure, dans lequel il partage la scène avec une poupée grandeur nature. La pièce s’est attiré les éloges de la presse, séduite par cet objet qui témoignerait de l’isolement humain et des limites de son existence matérielle. Mais est-ce bien ce dont il s’agit dans cette troublante performance?

Numain met en scène un homme dans sa rencontre avec une sex doll. Celle-ci est déjà sur scène lorsque commence le spectacle, mais en pièces détachées, dans une boîte sur laquelle est posée une rose, comme sur un cercueil. L’artiste déballe et assemble les parties éparses du corps féminin, testant la résistance d’une articulation ou l’élasticité du vagin. L’objet que reconstitue l’acteur, vraisemblablement destiné à la masturbation masculine, présente un corps hypersexualisé: d’énormes seins retombent sur une taille étroite surmontant de très fines jambes. Plus perturbant encore, la partenaire de Crête a une apparence juvénile, exacerbée par son absence de pilosité et son visage angélique. Dans un article du Devoir, Crête admet n’avoir pu trouver une poupée aux proportions réalistes, et avoir opté pour un modèle menu, sous prétexte qu’il devait pouvoir la transporter sur scène. Comme si son choix relevait de la contrainte pratique, et que l’aspect physique de la sex doll répondait simplement aux standards d’un marché indépendant de son entreprise artistique.

Crête entame un duo avec sa poupée, dans une volonté manifeste de raconter la solitude et la perplexité d’un homme devant sa compagne féminine. Il habille et déshabille sa sex doll, la coiffe d’une perruque, puis tente de la séduire par des rapprochements timides et un strip-tease. Il fait ensuite mine de se soumettre à elle en dirigeant la main du mannequin dans un geste sodomique. Crête chorégraphie ainsi plusieurs tableaux dans lesquels il manipule le corps siliconé, donnant l’impression que celui-ci se meut par lui-même. Vers la fin de la pièce, alors qu’ils sont presque nus sur scène, le corps de Crête se mêle à celui de la poupée, dont les membres déformés témoignent des multiples torsions qu’elle a subies au fil de la performance. La «danse» se termine par la désarticulation presque complète de la sex doll, puis par son décès. L’acteur recouvre le corps inerte d’un linceul, puis d’une rose, renvoyant la poupée à sa mort, comme au commencement de la pièce.

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