Critique – Littérature

Les charmes sulfureux du néolibéralisme

Figure du milieu intellectuel français des années 1960-1970, Michel Foucault a longtemps incarné la contestation de ce pouvoir social disciplinaire qu’il avait contribué à décrire. Dans ses travaux sur la folie, la prison ou la sexualité, il a mis en lumière les enjeux de pouvoir et de domination à l’œuvre dans l’émergence de nouveaux savoirs ou dans le maintien de certaines représentations, ouvrant ainsi la voie à leur déstabilisation. Et même s’il se défendait d’œuvrer à une quelconque libération du sujet du carcan de normes dans lequel il était défini et déterminé, nombre de mouvements sociaux, comme de courants de pensée radicaux ou alternatifs, se sont revendiqués de son œuvre et de ses principes. Or, pendant que les intellectuels et les militants états-uniens s’emparaient de son travail, engageant ce qui allait devenir la French Theory, Foucault, lui, découvrait, entre un trip de LSD dans la vallée de la Mort et une expérience sadomasochiste dans un sauna gai de San Francisco, les charmes de la doctrine néolibérale. S’emparant de cette dernière comme d’un objet d’étude, il en a fait, à la fin des années 1970, un pilier de sa réflexion philosophique comme de son engagement politique. C’est sur ce moment, essentiel à la compréhension à la fois de l’œuvre du philosophe et du devenir de la gauche française après Mai 68, que reviennent Mitchell Dean et Daniel Zamora dans Le dernier homme et la fin de la révolution.

Les deux sociologues s’attachent à remettre dans son contexte cet intérêt soudain de Foucault pour le libéralisme contemporain. Ils entendent ainsi dépasser les analyses traditionnelles qui se contentaient d’y voir une simple étape dans la formation du concept de «gouvernementalité», cette étude de la rationalité propre au gouvernement de la population qui a opéré la jonction, dans l’œuvre de Foucault, entre l’analyse de la biopolitique et celle des arts de l’existence. Si le philosophe s’est intéressé à cette «technologie de pouvoir», c’est aussi parce qu’il n’était pas insensible au projet de la «deuxième gauche» qui voyait le jour en France à la fin des années 1970 et qui marquait le dépassement définitif du marxisme comme référence intellectuelle et politique incontournable. Foucault voulait «se servir du néolibéralisme pour penser un autre type de politique» dans laquelle la révolution ne ferait plus office de schème central et où les individus pourraient plus librement s’autodéterminer en tant que sujets. Le projet «entrepreneurial» au cœur de cet «art de ne pas trop gouverner» qui s’imposait alors dans la France de Giscard d’Estaing a séduit le philosophe, qui cherchait à dépasser le pouvoir social disciplinaire et sa normalisation excessive des subjectivités pour penser un espace politique où les individus seraient appelés à faire de leur vie une «œuvre d’art». En promouvant le «moins de gouvernement» et le respect de la diversité des subjectivités comme des «modes de subjectivation» (ces modalités de constitution d’un certain rapport à soi qui caractérisent la subjectivité), le néolibéralisme offrait, aux yeux de Foucault, un lieu où les marges de liberté étaient plus grandes et où la résistance aux anciennes formes de pouvoir pouvait davantage s’épanouir.

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