Critique – Littérature

Héritage migrant, héritage colonial

Pour une large part, la culture québécoise hérite d’errance. Inquiète, instable, à cheval entre d’autres cultures. Ce n’est certes pas sa part dominante, mais elle est assez importante pour avoir reçu de multiples noms, et pour avoir été symbolisée par quantité d’écrivain·es et d’artistes. De l’engagé malocœureux sur sa caravelle transatlantique à l’exilé enfui en France, en passant par les fugueurs des bois et les survenants, les figures de la course loin des terres natales hantent l’imaginaire québécois tout autant que celles de la folie, de l’effondrement intérieur, de l’incapacité à être.

Y a-t-il des cultures sans inquiétude d’elles-mêmes, de leur devenir? Elles y perdraient un sel aigre-doux. La culture québécoise a fait de l’inquiétude une pulsion politique fondamentale, tout en oubliant, parfois, son héritage migrant, sa traversée des océans, des terres d’autrui. Il est vrai que la Conquête a renversé le tableau, faisant de l’immigrant d’hier un Canadien et projetant sur le conquérant l’étiquette de migrant, désormais menaçante. La migration a dès lors été perçue comme menace de mort et l’immuabilité, comme rempart contre la disparition collective.

De tant de choses dont nous ne nous souvenons pas très bien, il y a cette irruption première dans des pays déjà habités. La fantastique course d’une rivière à l’autre, à travers le continent, qui laisse pantois historiens et géographes, c’était notre conquête, notre invasive migration, reconstruite comme amicale et bienveillante, comme une grande entreprise scoute. Même à une plus petite échelle, le saut du 2e au 6e rang, puis à un autre village, et un autre encore, de génération en génération, nous a conduits à avaler sans vergogne, avec haches et bulldozers au lieu de fusils, des espaces déjà habités, lieux de vie, de chasse, de pérégrinations.

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